Lost, The Leftovers, Watchmen – Lindelof, nouveau prophète des séries

Alors que la nouvelle série de Damon Lindelof, Watchmen,
bat son plein, Sarah Hatchuel et Pacôme Thiellement consacrent
un essai à son précédent opus, The Leftovers.
Retour sur une œuvre hantée par la catastrophe à venir.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min.

Watchmen

Bande-Annonce

Que nous dira Watchmen des névroses de notre époque ? Trop tôt pour le savoir : la série n’a commencé que fin octobre sur HBO (et OCS en France), et si les premiers épisodes semblent modéliser une inversion du rapport de force politique à l’œuvre dans la société actuelle, on ne sait pas encore où nous emmène vraiment la proposition uchronique de Damon Lindelof. Mais on peut déjà parier que le showrunner successivement décrié et adulé de Lost et The Leftovers saura faire de son adaptation gonflée des comics d’Alan Moore un nouveau véhicule de son rapport au monde et à la condition humaine.

Dans The Leftovers, le troisième côté du miroir, passionné et passionnant ouvrage théorique publié aux éditions Playlist Society, l’essayiste Pacôme Thiellement et l’universitaire Sarah Hatchuel s’aventurent justement en terre lindelofienne. Armés de références au gnosticisme et au théâtre shakespearien, ils proposent plus particulièrement une exégèse énamourée de The Leftovers, fausse jumelle maladive de Lost, avec laquelle elle forme une œuvre très personnelle, pétrie de complexe au père, d’angoisse pré-apocalyptique et de quête de spiritualité.

Mais si cette étude pop-philosophique de The Leftovers donne en creux un éclairage sur la psyché de son créateur, elle aborde avant tout son objet sous l’angle prophétique, comme la grande série de notre déni collectif face aux ravages de l’anthropocène. À quoi bon se lover dans le réconfort des séries télé alors qu’on ferait mieux d’aller sauver ce qui reste à sauver ? Deux ans après la fin de The Leftovers, la question est plus brûlante que jamais.

À quoi bon se lover dans le réconfort des séries télé alors qu’on ferait mieux d’aller sauver ce qui reste à sauver ?

Vous êtes de fervents lostiens : en découvrant The Leftovers en 2014, avez-vous tout de suite « retrouvé » Damon Lindelof ?

Sarah Hatchuel : Oui, quand j’ai découvert The Leftovers, j’ai eu l’impression d’être dans un monde à la fois familier et très différent de celui de Lost. Lost racontait l’histoire de héros disparus. Dans The Leftovers, on se retrouve avec ceux qui ont été laissés derrière, et il faut vivre avec ça. The Leftovers, c’est la face B de Lost.

Pacôme Thiellement : Après Lost, Lindelof était devenu une sorte de pigiste du cinéma hollywoodien, un technicien du scénario, avec des résultats fort médiocres. Il faisait comme Jack Shepard (ndlr : le bon samaritain de Lost), il réparait des scripts en détresse qu’il aurait mieux fait de laisser mourir. Chaque médium a son propre génie, et quand on est très bon dans une forme on ne va pas forcément dépoter dans une autre juste parce qu’on a utilisé les mêmes instruments. Quand j’ai su que Lindelof revenait à la série télévisée, j’étais donc très impatient. Et dès les premières minutes du premier épisode j’ai retrouvé des signatures qui sont comme des poignées de main au spectateur de Lost : des phrases qui font écho comme « pourquoi je ne suis pas sur la liste ? », des citations de Wittgenstein, la musique de Patsy Cline, la rencontre avec le chien… Et surtout le fait qu’il vous dise : « Mettez un bandeau sur les yeux et laissez-vous guider. »

Au-delà des effets de signature, quelles grandes idées Damon Lindelof poursuit-il de Lost à The Leftovers ?

Pacôme Thiellement : Lost s’achève par trois énoncés qu’on peut voir comme trois techniques de survie par rapport aux temps qui viennent : remember (souviens-toi), let go (lâche prise) et move on (va de l’avant). Et on les retrouve dans les deux premières saisons de The Leftovers. Remember renvoie au fait qu’on oublie toujours l’essentiel, c’est un élément gnostique, et ce sont principalement les Guilty Remnants qui l’incarnent, en forçant les gens à se souvenir. Let go, c’est une autre version de Let it be, ou du laisser faire que l’on retrouve dans toute la pensée orientale, incarné notamment par Holy Wayne, le gourou de la saison 1 qui enlève aux gens leur attachement et donc leur souffrance. Move on, l’idée de continuer à vivre malgré tout, est incarnée par le pasteur, Matt Jamison.

Il y a donc une continuité entre les deux séries, mais aussi une différence cruciale : dans Lost, l’île servait de boussole, tandis que The Leftovers est une série déboussolée…  Lindelof a-t-il perdu la foi dans le monde et l’humanité ?

Sarah Hatchuel : Dans Lost, il y avait encore l’espoir de changer les choses sur le plan écologique. Quand l’île menace d’être détruite, que les éléments se déchaînent et que la source se tarit, il suffit de mettre le bouchon et c’est bon. Dans The Leftovers c’est exactement l’inverse. Cette fois Lindelof nous dit qu’il n’y a plus d’espoir, que la catastrophe écologique est irréversible. C’est vrai que c’est une série déboussolée parce qu’elle reflète ce que nous ressentons tous en ce moment. On se dit qu’on va arrêter d’imprimer parce que c’est mauvais pour l’environnement, qu’on va privilégier les mails et les livres numériques, et puis on nous dit que le stockage des données, il n’y a rien de pire en termes d’impact sur le climat. Donc on ne sait plus quoi faire pour ne pas avoir de responsabilité destructive sur le monde. On est dans l’état des personnages de The Leftovers qui ne savent plus quoi penser ni même quoi vouloir.

À la fin, Kevin retrouve Nora des années plus tard et décide de croire son récit abracadabrant pour que leur amour puisse reprendre. Certes ce « happy end » repose sur un mensonge consenti… mais le projet d’une vie à deux paisible et décroissante n’est-elle pas la boussole qui nous manquait jusque-là ?

Sarah Hatchuel : La vie ascétique de Nora, son choix d’être devenue sorcière elle-même, en marge de la société, et d’y avoir construit sa petite arche de Noé, oui c’est très beau. Mais ce qui m’a manqué, c’est l’idée du combat collectif. Cette fin dit : « Ok, je sais que l’Apocalypse va venir, je l’attends dans mon coin. » C’est une fiction qui s’adapte à la fin du monde au lieu d’essayer de la combattre. Dans Lost, tout le monde agit collectivement pour sauver l’île. Dans The Leftovers, la solidarité a laissé la place à la recherche du bonheur, dans la quiétude de l’amour retrouvé.

Lost et The Leftovers forment un diptyque à l’usage de ses contemporains. Watchmen s’annonce-t-elle également comme une série sur notre temps ?

Pacôme Thiellement : Dans Watchmen, Lindelof crée un monde alternatif dans lequel les types qui sont au pouvoir aujourd’hui se retrouvent à la place des mendiants, et désormais ce sont eux qui commettent des attentats terroristes. Lindelof est un homme de gauche qui met en place ce qui pourrait être une utopie politique pour beaucoup d’entre nous, et essaye de voir comment elle pourrait se transformer en cauchemar. Watchmen examine une situation à travers le prisme de tous les problèmes qu’elle pose, et ça, c’est très lindelofien.

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