Ham on Rye, de Tyler Taormina  

On achève bien les ados

Avec son premier long-métrage, Ham on Rye, le jeune réalisateur américain Tyler Taormina apporte sa pierre à la déconstruction du teen movie, et délivre un propos engagé à travers un regard singulier. Une jolie découverte, disponible en ce moment sur la plateforme Mubi.

Par Paul Rothé

Temps de lecture 5 min

Ham on rye

Bande-annonce

Disons-le tout de suite : Ham on Rye n’est pas l’adaptation du roman du même nom de Charles Bukowski. Les années 1930 et les prémices de la guerre ? Ce n’est pas l’univers culturel de Tyler Taormina. Dans son premier film, sorti en 2019 aux États-Unis et désormais disponible en France sur la plateforme Mubi, le jeune cinéaste américain préfère puiser son inspiration dans les « third places », comme il l’indiquait sur le site du magazine américain Film Comment, ces lieux qui ne sont ni la maison ni l’espace de travail, et où les gens se croisent et se côtoient. Après Wild Flies, un premier court-métrage prenant place dans une pizzeria typiquement américaine (disponible gratuitement ici), il investit cette fois un delicatessen, ces cafés-épiceries très appréciés outre-Atlantique. Comme le révélait l’auteur-réalisateur, le titre Ham on Rye fait référence au nom d’un simple sandwich au jambon… et c’est également l’anagramme du site de rencontres en ligne eHarmony. Ham on Rye, trois mots banals rendus plus mystérieux par le sens caché que leur confère une permutation de lettres : il apparaîtra bientôt que le film est à l’image de ce titre à double fond. Trivial en apparence, plus complexe lorsqu’on l’examine en détail.

Le film se présente comme un teen movie assez classique, qui coche toutes les cases du genre. Dès les premières minutes, le décor est posé : la musique entraînante d’un groupe d’indie pop, des ados en skateboard, une banlieue pavillonnaire à l’atmosphère californienne, et un soleil à son zénith. L’agitation est palpable, et tous s’affairent en vue de ce qui sera « le plus beau jour de leur vie » dixit leurs parents. Est-ce un bal de fin d’année, le plus cliché des clichés de la fiction ado ? Les indices s’accumulent, mais le film laisse planer un doute. Les filles se parent de leurs plus belles robes, tandis que les garçons enfilent des costumes mal ajustés. S’additionnant, les stéréotypes peuvent facilement agir sur le spectateur comme un puissant repoussoir. Lors du Festival du cinéma américain de Deauville 2019, où Ham on Rye était en compétition, certains déçus quittèrent d’ailleurs la salle sans même attendre la fin.

« Entre elles, les filles se pomponnent et enfilent des robes virginales sous le diktat d’un male gaze intériorisé »

S’ils étaient restés, peut-être auraient ils finalement découvert que ce long-métrage n’était pas qu’un mauvais sandwich sauce teen movie. Les premières minutes du film sont trompeuses : dans Ham on Rye, les clichés ne sont là que pour être dynamités. Certes, ce n’est pas nouveau. Ça fait même des décennies que des cinéastes, de Gus Van Sant à Larry Clark en passant par Todd Solondz ou Céline Sciamma, font voler en éclat les schémas normatifs du récit d’apprentissage. Tyler Taormina s’inscrit dans cette démarche avec modestie, mais également une sensibilité bien à lui, qui passe par le regard ambivalent, à la fois critique et empreint de nostalgie, plutôt du côté d’une Sofia Coppola, qu’il porte sur l’âge adolescent. Derrière l’introduction sirupeuse d’Ham on Rye se développe un film subversif et profond, qui s’attaque aux stéréotypes de genre et aux constructions sociales qui les sous-tendent. Entre elles, les filles se pomponnent et enfilent des robes virginales sous le diktat d’un male gaze intériorisé (« ça plaira bien aux mecs », dit Trish à Gwen en guise d’argument imparable au moment de choisir un sac à main). Les garçons, quant à eux, jouent aux durs en roulant des épaules dans la rue. Tous un peu grotesques, ces adolescents s’entraînent à correspondre aux rôles que la société attend d’eux, ceux-là même qu’endossent à merveille leurs parents, mères au bord des larmes en apercevant leurs filles en robe de « débutante », pères parlant baseball entre eux, assis en retrait.

Dans cette étrange société bien huilée, Haley (Haley Bodell) fait figure d’exception : timide et incertaine, celle qui « réfléchit trop », selon ses copines Trish et Gwen, est la seule à ressentir l’étrangeté du moment auquel tous se préparent. Tout cela ne serait-il pas « un peu bizarre », demande-t-elle à Trish – mais le visage de son amie ne lui renvoie qu’une profonde incompréhension. Il faudra attendre le milieu du film pour découvrir la nature d’un évènement qui, entre temps, s’est paré d’une aura fantasmatique. La scène se déroule au Monthy’s, un endroit réputé pour ses sandwichs. Lors de cette journée hors du temps, les lycéens se livrent à un étrange rite de passage, au cours duquel chaque garçon choisit une fille en la pointant du doigt. Un peu comme dans une télé-réalité, l’élue lève ou baisse le pouce pour donner sa réponse. Par sa littéralité, qui lui donne une dimension absurde, cette scène fait basculer le film dans un véritable réquisitoire contre la société patriarcale. Tyler Taormina expose des dispositions genrées solidement ancrées, puisque à une exception près, ce sont toujours les garçons qui choisissent et les filles qui attendent. Un hachoir à viande en action, succédant brutalement au plan de deux prétendants abordant Haley et ses amies : la mise en scène ne laisse pas de doute quant aux intentions du réalisateur. Plus tard, alors que les ados dansent enlacés, le luminaire se met à briller de plus en plus intensément, jusqu’à transformer l’écran en surface immaculée sur laquelle se projette la vie toute tracée qui se dessine devant eux : femmes au repassage et aux fourneaux, mari attablés ou assis devant la télévision… Aveuglés par la lumière autant que par l’ardent désir de répondre aux injonctions d’un groupe dans lequel ils veulent se fondre, les jeunes gens ne semblent pas bousculés outre mesure par cette vision prémonitoire.

Devant ce rituel surréaliste, par lequel Tyler Taormina vilipende le conformisme social, on songe par instant à  The Lobster. Dans la dystopie imaginée par Yórgos Lánthimos, la vie hors du couple n’est pas tolérée, au point que les célibataires sont transformés en animaux. Dans Ham on Rye, c’est un adolescent « incapable » de rencontrer une fille qui est abandonné par sa mère. Dérangeant, le film l’est également lorsqu’il égrène les plans de maisons blanches, de rues en pleine nuit, de voisins à la mine inquiète au moment de sortir leurs poubelles… On ne sait rien, mais on devine, et cette imagerie lynchienne paraîtrait éculée si Tyler Taormina n’en faisait un usage modéré, toujours à propos. Le réalisateur trouve ses propres symboles pour instiller le malaise, comme ce ballon gonflé à l’hélium qui voit sa course vers le ciel stoppé par le plafond de la chambre d’Haley. Métaphore du plafond de verre auquel sont confrontées les femmes, et plus globalement du carcan de la vie résidentielle, le plan s’articule à celui du visage d’Haley, qui se relève du lit sur lequel elle était allongée. La caméra s’attarde sur son visage perturbé. Dans cet univers étroit, une jeune femme s’interroge. Et son doute est de ceux qui aident à prendre son envol.

Ham on Rye, disponible sur Mubi

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