Timothée Hochet, créateur de Calls

« On a essayé de ne pas abandonner nos personnages dans l’horreur. »

Calls, la captivante et angoissante série audio de Canal +, est de retour ce soir pour une troisième et dernière saison. L’occasion d’aborder cette conclusion avec son créateur, Timothée Hochet. De ses choix forts en réponse à l’épidémie de Covid, à son admiration pour Damon Lindelof… L’auteur-réalisateur se confie.

Interview : Paul Gombert
Crédits photo : Nathalie Richard

Temps de lecture 10 min.

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Malgré un planning bien chargé et une connexion internet quelque peu capricieuse, Timothée Hochet a accepté de prendre une heure de son temps pour répondre à nos questions. Après avoir fait ses armes sur YouTube, en réalisant bon nombre de sketches et courts-métrages, le jeune vidéaste a réellement marqué les esprits avec Calls, une série qui propose à ses spectateurs d’écouter l’histoire plutôt que de la voir. Première création décalée de Canal avant L’Effondrement et Narvalo, cette saisissante expérience sonore mêlant drame, horreur et science-fiction, a su rassembler un public d’amateurs de grands frissons, qui, d’une saison à l’autre, s’est prêté au jeu des interprétations. De ce format ludique et mystérieux a résulté tout un tas de théories chez les fans, qui vont enfin découvrir si leurs hypothèses s’avèrent exactes. En attendant les grandes révélations finales, Timothée Hochet nous en dit plus sur la fabrication de cet ultime chapitre.

Cette saison s’inscrit un peu moins dans l’horreur, et un peu plus dans l’intime. Comment avez-vous trouvé le juste équilibre entre la peur et l’émotion ?

Mes inspirations ont toujours été les œuvres qui arrivent à trouver ce mélange. Aujourd’hui, les films d’horreur sont considérés comme du cinéma popcorn, que tu vas voir avec tes amis pour sursauter et rigoler. C’est très bien, mais moi ce que je préfère dans le cinéma d’horreur, c’est l’angoisse. Les films ou les séries qui prennent le temps, qui explorent la psychologie des personnages. Dans cette saison, on a essayé de ne pas abandonner nos personnages dans l’horreur, comme on a pu le faire en saison 1, où quasiment tous les épisodes se terminaient avec des personnes qui mouraient. On a essayé de leur donner une rédemption, de faire en sorte que leurs actions et leurs répercussions ne soient pas vaines. Les deux premières saisons étaient très noires, et on voulait que cette fois le ton soit plus léger, pour redonner un peu d’espoir aussi. En prenant des sujets sombres et en y apportant un peu de poésie et de beauté, on a cherché un entre-deux qui, j’espère, peut fonctionner.

Des figures de la nouvelle vague du cinéma d’horreur américain, comme Ari Aster ou Mike Flanagan, doivent particulièrement vous inspirer, non ?

The Haunting of Hill House, c’était une grosse claque. Au niveau de la réal’, Flanagan prend le temps, c’est beau, c’est intéressant, il développe ses personnages. Ari Aster, c’est encore plus sombre, plus dans la perversion humaine… Mais en réalité, je ne m’inspire pas tellement de l’horreur pour Calls. Ma grosse inspiration, c’est plutôt The Leftovers. Sur la saison 3, quand on finissait un script, je me demandais presque à chaque fois ce qu’aurait fait Damon Lindelof. Ce mec apporte constamment une expérience nouvelle pour les spectateurs et du coup, on a envie de faire vivre aux autres ce qu’on a vécu soi-même en voyant son travail.

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« J’aime me dire qu’en fait, Calls n’est pas juste une série audio »

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Un des épisodes fait mention d’un dangereux virus se propageant en France… Dans quelle mesure la Covid a-t-elle influencé la genèse de cette saison ?

On cherchait à expliquer pourquoi cette secte croit que la fin du monde est pour aujourd’hui, et la Covid est tombée ! Je me suis dit que ça pouvait être marrant que ce soit un virus qui les conforte dans l’idée que la fin approche. Après, la crise sanitaire a impacté la production. L’aspect positif, c’est qu’on a eu plus de temps pour écrire pendant le confinement. Le truc chiant, c’est que Charlotte Le Bon vit au Québec, et qu’elle devait passer quinze jours en quarantaine si elle venait en France. C’était un risque trop grand à prendre, et nous avons dû faire le choix vraiment dur de recaster le rôle de Rose, et donc les rôles de Flore et de Constance, avec Anaïs Demoustier, qui a été superbe. Ce qui m’embêtait, c’est que dans Calls, il y a l’idée que les voix correspondent à leurs interprètes. Là du coup, ça ne marchait plus vraiment… Mais finalement, je trouve même qu’Anaïs a parfois une voix proche de celle de Charlotte. C’est troublant.

Cette saison rompt avec le concept exclusivement sonore de la série, en intégrant plusieurs éléments visuels. Pourquoi ce choix ?

Pour rester dans la logique de surprendre, de jouer avec les codes. Installer un concept où il n’y a aucune image, et en mettre soudainement, c’est amusant. Et j’aime me dire qu’en fait, Calls n’est pas juste une série audio. Depuis la première saison, j’essaye de faire comprendre que c’est important de regarder, parce qu’il y a des indices visuels. Je ne suis pas très fan quand on doit dire les choses pour les faire comprendre, je préfère que ça passe par des regards, des silences, ou quelque chose de visuel. Et ça, ça me frustrait un peu dans la série… Mais bon j’ai essayé de faire en sorte de ne pas mettre trop d’images non plus. Calls, c’est avant tout un truc d’imaginaire et d’interprétation.

Avez-vous déjà imaginé justement à quoi aurait ressemblé la série en version intégralement filmée ?

Oui, mais c’était toujours déceptif. Parce que le concept de Calls, c’est qu’elle est pensée dès l’écriture en sachant que les gens ne verront pas. Si tu mets l’image, ça devient un vieux blockbuster nul qui n’a aucune âme. Le tout premier épisode, par exemple, deviendrait presque nanardesque. Mais il y a deux films qui me semblent être les Calls parfaits avec de l’image : Buried, où Ryan Reynolds joue un mec enfermé dans un cercueil pendant 1h30 et qui passe des coups de fil pour s’en sortir ; et The Guilty un film danois sorti après Calls. J’ai vu une interview du réalisateur (ndlr : Gustav Möller), on aurait dit une des miennes : il a eu la même inspiration d’écouter des appels téléphoniques et de se dire que l’imaginaire était suffisamment fou pour qu’on puisse raconter une histoire à travers ça.

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Calls a d’abord été un court-métrage, diffusé sur YouTube en 2016. Pensiez-vous déjà en faire une série ? 

À la base, j’avais écrit une mini-série, des contes d’horreur de deux minutes à travers un téléphone. Mais je me suis dit que ce serait plus puissant d’assembler ces idées en un seul court-métrage. On a mis huit mois à le faire, sur notre temps libre. Je me disais : « C’est un truc que deux personnes vont voir sur ma chaîne, c’est un peu trop étrange pour que ça fonctionne. » J’ai été hyper surpris que ça marche aussi bien. Mais non, je n’ai jamais pensé à en faire une série pour autant. C’est le producteur de l’époque du Studio Bagel, Lorenzo Benedetti, qui est venu me chercher et qui m’a dit : « Viens, on l’adapte. » Et Canal+ a dit oui.

Canal +, qui depuis quelques années fait de plus en plus confiance à des auteurs venus de YouTube… Peut-on dire que le regard méprisant de la fiction télévisuelle vis-à-vis de celle d’Internet n’est plus qu’un lointain souvenir ?

J’ai l’espoir de me dire que oui. Je pense qu’il y a eu cette compréhension qu’ils ont commencé comme nous, qu’avant on faisait de la télé sans thune. Nous, on a fait du web sans thune. C’est un cycle permanent. Le cinéma méprisait la télé jusqu’à ce que de grands acteurs se mettent à faire des séries. Ensuite, c’est la télé qui a méprisé YouTube, jusqu’à ce que des gens de la télé viennent sur YouTube. Aujourd’hui, il y a quand même beaucoup plus d’opportunités pour les gens du web.

En même temps, n’assiste-t-on pas à la fin d’un âge d’or de la fiction sur YouTube ?

Le problème, c’est que Golden Moustache et Studio Bagel étaient produits par la télé, et que la télé n’est plus intéressée par le format sketch. Du coup, il n’y a plus trop de place pour la fiction sur YouTube. Cyprien donnait encore de l’espoir avec ses courts-métrages, mais il a arrêté et je le comprends. Ça ne rapporte pas assez. En même temps c’est dommage, parce qu’en voyant ses courts-métrages les jeunes vidéastes se disaient : « En fait, on peut faire ça sur YouTube ! » Le truc aussi, c’est qu’on est devenu beaucoup plus exigeants techniquement. J’ai revu récemment un film incroyable, The Unthinkable, qui a été fait avec un budget de deux millions de dollars par Crazy Pictures, un collectif de youtubeurs suédois, qui font des sketches maison ensemble depuis qu’ils ont 14 ans. Quand tu regardes le générique de leur film, tu te rends compte qu’ils sont quasiment à tous les postes. Dans le making-of, tu découvres que c’est fait avec des vieilles grues pourries, que la caméra se casse limite la gueule… Mon chef op’ et moi on venait de faire l’épilogue de Calls, pour lequel on avait eu énormément d’argent, et on s’est dit qu’on était devenus des connards. Ces gars-là font avec ce qu’ils ont, alors que nous, on a besoin de notre petit confort budgétaire. Ça nous a remis les idées en place.

En attendant, Calls fait l’objet d’une adaptation américaine, développée pour Apple TV+…

Je suis ça de très loin, je n’ai pas tellement mon mot à dire. Enfin là, tous les épisodes sont faits, et ça devrait sortir en 2021. Ça a mis beaucoup de temps, ils ont pris mille chemins pour arriver là où ça en est, et ce que je peux dire, c’est que le confinement a beaucoup aidé. Ils se sont dit : « Hé mais on a cette série qu’on peut faire sans réunir les gens, allons-y ! »

Calls saison 3, à partir du 10 décembre sur Canal+ et disponible en intégralité sur MyCanal

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