The Crown (saison 4)
Royal tabloïd

Après une séquence 1960-70 déjà riche en émotions, The Crown entre dans le tourbillon des eighties par la porte du conte de fées contemporain, dominé par les figures emblématiques de Diana Spencer et Margaret Thatcher, et empoisonné par la victoire de l’ultra-libéralisme et la peoplisation galopante.

Par Perrine Quennesson

Temps de lecture 5 min

The Crown (saison 4)

Bande-Annonce

Il était une fois trois femmes : une Reine impassible, une fée mutine et une sorcière sévère. C’est ainsi que pourrait démarrer le quatrième chapitre de The Crown. Ce triumvirat au féminin domine et mène le menuet de cette nouvelle décennie, celle des années 1980, marquée par les « Troubles » du conflit nord-irlandais, la guerre des Malouines, la grève des mineurs et le mariage de Lady Di et du Prince Charles. Une époque plus proche de nous, bien plus familière, face à laquelle on ne se sent plus de lointains spectateurs, mais des témoins concernés. Et la série semble en avoir conscience.

Déjà la saison 3 préparait cette évolution. Le faste un peu sous cloche avait laissé place à une Reine Elizabeth nouvelle, plus renfermée, ayant davantage accepté les oripeaux de son statut royal. Un glissement incarné à l’écran par une nouvelle actrice, Olivia Colman succédant à Claire Foy. Cette fois, c’est aussi le ton qui change. The Crown ne se contente plus de raconter l’histoire d’Elizabeth II avec une certaine admiration. Désormais, elle commente, et ce commentaire passe par la forme qu’adopte cette saison 4 : celle d’un conte de fées.

Il suffit pour s’en apercevoir d’assister à la première apparition de Margaret Thatcher. Corps voûté, nez crochu : la future Dame de fer, incarnée par Gillian Anderson, nous est présentée comme une sorcière. Quant à Diana Spencer, jouée par Emma Corrin, elle fait irruption à l’écran affublée d’un costume de lutin tout droit sorti du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Après trois saisons de reconstitution solennelle et d’élégantes mises en perspective, la série sort de ses gonds et se lance dans la métaphore. Le recours au conte illustre le fantasme de la monarchie tout en en dénonçant la part d’ombre, car on sait d’avance que celui-ci finit mal : Diana mourra dans un accident de voiture poursuivie par les grands méchants paparazzis et Thatcher jettera un très mauvais sort à la classe ouvrière britannique.

« Le recours au conte illustre le fantasme de la monarchie tout en en dénonçant la part d’ombre »

Cette nouvelle saison de The Crown n’a pas le cynisme de faire comme si nous ne connaissions pas l’histoire, avec un petit et un grand H. Au contraire, elle se sert de nos acquis, pour mieux les retourner contre nous, avides que nous sommes d’infos croustillantes sur les têtes couronnées. Car les années 80 sont aussi celles de la montée en puissance du pouvoir médiatique, de l’explosion de la presse people, de l’invasion des images et du storytelling… Désormais tout sera dit, montré, transmis, et transformé. On trouvait déjà un aperçu de ce virage dans la saison précédente, lorsque le Prince Philip commandait un documentaire tourné à Buckingham pour montrer la soi-disant normalité de la famille royale, qui s’avérait contre-productif… et poussait la famille royale à se recloisonner, comme elle l’avait toujours fait.

Mais l’intrusion du monde extérieur est plus forte qu’elle, et la revoici au cœur de tous les fantasmes et de toutes les fascinations. Cette fois, cela n’atteint pas seulement la Reine, mais aussi et surtout la plus jeune génération, divisée entre les rêves de princesse déçus de Diana, les amours interdites du Prince Charles et les autres enfants royaux perdus dans leurs propres déboires. En plein début de rébellion, ces héritiers souhaitent encore plus que leur mère se dérober aux obligations qui incombent à leur rang, toujours plus scrutés qu’ils sont par une société du spectacle en mal de belles histoires à nous vendre.

Cette peoplisation de la Couronne, et du pouvoir en général, se ressent jusque dans la mise en scène. Les bruits de couloir et les chuchotements se multiplient à l’intérieur-même des sacro-saintes familles que sont la Royauté et le Parlement, nous renvoyant aux prémices de l’époque dans laquelle nous vivons désormais, où les piaillements de l’opinion ont pignon sur rue. Une seule reste au-dessus de la mêlée, c’est évidemment la Reine. Alors qu’elle semble en retrait dans cette nouvelle saison, c’est en réalité elle qui vole la vedette à tout le monde, personnifiant plus que jamais le protocole, portant sans plier (alors que les autres personnages apparaissent littéralement penchés à l’écran) le sacerdoce du pouvoir, le devoir de réserve et la hauteur de vue qu’il exige. Dans un monde qui tourne sur lui-même de plus en plus vite, Elizabeth II devient ce que l’on connaît d’elle aujourd’hui : une incarnation de la stabilité et de la pérennité – au risque de paraître inhumaine, même si la série insiste pour nous dire que non, au bout du conte.

The Crown (saison 4), le 15 novembre sur Netflix

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