Normal People
Longue rencontre

Adaptée du deuxième roman de l’écrivaine irlandaise Sally Rooney, et diffusée en France sur StarzPlay, Normal People est une ode à l’amour qui tente de s’inscrire dans le temps. Une romance contemporaine au développement chaotique mais durable. Si si, ça existe.

Par Quentin Moyon

Temps de lecture 5 min

Normal People

Bande Annonce

Douze épisodes pour retracer le feuilleton d’une histoire d’amour, irrésistible et décousue : c’est le pari que fait Normal People. La série commence dans le quotidien banal de deux adolescents, Connell (Paul Mescal) et Marianne (Daisy Edgar-Jones), qui fréquentent le même lycée au cœur du comté de Sligo, en Irlande. Un joueur de rugby populaire et séduisant, une paria antipathique mais à l’intelligence redoutable… Si différents, Connell et Marianne ne se fréquentent pas dans le cadre scolaire, mais un lien caché les unit : sa mère à lui est l’employée de maison de sa famille à elle. Ce pont ténu, ambivalent, dressé au-dessus de l’écart social, suffit à nourrir une fascination mutuelle et silencieuse, qui finit par prendre corps.

Un premier baiser, une relation secrète, une rupture… Tout les oppose, et pourtant quelque chose insiste, les attire à nouveau l’un vers l’autre. Lorsqu’ils se recroisent à la fac de Dublin, la dynamique s’est inversée : c’est désormais Connell qui a du mal à s’intégrer. Et leur désir n’aura de cesse de revenir au rythme de leurs rencontres, que ce soit au cœur des campagnes italiennes ou en plein deuil d’un ami commun. Un désir constant dans l’irrégularité. Un désir contrarié par leurs envies divergentes, pratiques sexuelles annexes et ambitions professionnelles, et pourtant toujours là, plus fort que les autres passions de leur entourage, plus fort qu’eux.

Ni avec toi, ni sans toi : en adaptant avec l’aide de la scénariste Alice Birch son propre roman, Sally Rooney tranche avec les rom-coms millenial sympathiques mais superficielles, type Good trouble, pour questionner la possibilité de l’amour durable au sein d’une génération qui tente d’oublier les insécurités qui l’oppressent dans une quête effrénée de plaisir et de nouveauté. Inconstants, Connell et Marianne gravitent autour d’un idéal amoureux qu’ils atteignent fugitivement, au travers de quelques instants charnels, pour le fuir tout aussitôt vers d’autres voyages, d’autres relations interchangeables, dans une soif inextinguible d’expériences et de reconnaissance sociale.

Si leur histoire est parfois toxique, on la voit également tenter d’inventer un nouveau modèle, de changer les règles classiques de l’amour pour parvenir à concilier la liberté individuelle et la permanence du sentiment commun. Ainsi, Connell et Marianne sont tour à tour en couple, amants, meilleurs amis… Leur relation prend constamment et subtilement de nouvelles formes, qui n’appartiennent qu’à eux.

« Cette recherche d’incarnation évoque la fièvre d’un Kechiche, où la lumière bleutée des plages irlandaises aurait remplacé le soleil méridional. »

Il y a le scénario, profond, tout sauf simpliste, mais Normal People trouve aussi son originalité dans la sophistication et la précision de sa mise en scène, initiée par Lenny Abrahamson, qui réalise les six premiers épisodes (les six suivants sont assurés par Hettie Macdonald). Le cinéaste apporte à la série le style sensoriel et poétique de ses films (Frank, Room et The Little Stranger), à travers toute une palette qui cherche à saisir le texture émotionnelle du réel et à la communiquer au spectateur. Les séquences sont longues, alternant des plans rapprochés qui nous plongent dans l’intimité de la connexion amoureuse, et des plans larges quand la fusion se dissipe, et que les âmes sœurs ne sont plus que deux silhouettes qui s’éloignent. Ces cadrages très assumés nous donnent, plus qu’à voir, à ressentir les réactions corporelles de nos deux héros traversés par les extases et les tourments de l’amour.

Jusque dans les scènes de sexe, cette recherche d’incarnation évoque (en plus sage) la fièvre d’un Kechiche, où la lumière bleutée des plages irlandaises aurait remplacé le soleil méridional. Jouissif, l’amour physique l’est d’autant plus que la série ne cherche pas à le glamouriser. Seins nus, sexe à l’air… Surpris, après l’amour, dans des poses peu sexy, les amants sont en position de vulnérabilité, et l’on apprécie que ce traitement s’applique autant à Marianne qu’à Connell, ce jeune homme dont la série explore toute la sensibilité, libérée des fers de la virilité outrancière, phallo-centrisme mis de côté.

Dans Normal People, les repères spatio-temporels sont quasiment inexistants. Une ambiance, un indice nous met discrètement sur la piste d’un lieu ou d’une époque, l’université, l’Italie, Noël… Ce flou artistique appuie à la fois l’immuabilité de cet amour, son impossibilité et son universalité, faisant basculer Marianne et Connell du côté des grands couples maudits, un peu Roméo et Juliette, un peu Tristan et Iseult.

La force charnelle de la série se double alors d’une facette plus théorique : Marianne et Connell deviennent la personnification d’une idée. Une certaine idée de l’amour, fragile et éternel, en Irlande, dans la première moitié du 21e siècle.

Normal People, à partir du 16 juillet sur StarzPlay

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