Mrs America

Crée par une ancienne scénariste de Mad Men, cette reconstitution
historique minutieuse, habitée par Cate Blanchett, nous plonge
dans le tourbillon féministe des années 70. Stimulant.

Temps de lecture 5 min

Mrs America

Bande Annonce

Mrs America nous immerge dans l’Amérique des années 70. En toile de fond, Nixon, la guerre froide, le Viêtnam… Et au centre : la cause féministe. Chacun des neuf épisodes de la mini-série met en lumière une figure de la grande bataille culturelle pour la libération des femmes à cette époque. La pionnière Betty Friedan (Tracey Ullman), la première Afro-américaine élue au Congrès Shirley Chisholm (Uzo Aduba, vue dans Orange is the New Black), la militante féministe et républicaine Jill Ruckelshaus (Elizabeth Banks)… Cette galerie de portraits interconnectés illustre les différentes facettes d’un mouvement parcouru de tensions internes, et battu en brèche par de farouches opposants, y compris parmi les femmes.

Intitulés « Phyllis » et « Gloria », les deux premiers épisodes (les seuls que nous ayons pu voir pour l’instant) se concentrent d’ailleurs sur deux personnalités dont l’opposition pose les enjeux de la série. D’un côté, Phyllis Schlafly, interprétée par Cate Blanchett, une activiste très conservatrice qui se bat contre l’égalité hommes-femmes et le droit à l’avortement. Dans le camp adverse, l’une des porte-drapeaux du Women’s Lib, la journaliste Gloria Steinem, incarnée par Rose Byrne. Les deux premiers épisodes nous plongent dans l’intimité de ces deux femmes, comme pour mieux préparer leur affrontement en nous apprenant d’abord à mieux les connaître.

Phyllis est une bourgeoise américaine, mariée à un avocat et mère au foyer de six enfants. Ce qui ne l’empêche pas de cultiver une certaine indépendance d’esprit et un intérêt marqué pour la chose politique – elle se révèle notamment très concernée par la question russe et la politique de Nixon à ce sujet. Gloria, elle, est une séduisante célibataire au look hippie mais sophistiqué, longs cheveux et lunettes rondes. L’attraction que sa silhouette élégante, façonnée par la pratique assidue de la danse dans sa jeunesse, exerce sur les hommes, ne fait que renforcer ses désirs assumés d’émancipation. La structure de la série nous permet de comprendre, sans manichéisme, les positions et les enjeux de ces femmes. Ennemies sur le terrain idéologique, elles ont pourtant chacune des contradictions qui, au fond, pourraient presque les rapprocher.

« Le sujet, le type de personnages et la mise en scène ne sont pas
sans rappeler un certain cinéma seventies »

Phyllis a beau incarner une position anti-féministe, c’est paradoxalement une femme indépendante, qui ne veut pas se laisser dicter sa vie par son milieu social ou les conventions de l’époque. Alors même qu’elle combat avec verve un mouvement féministe qu’elle juge caricatural, et la société libertaire qui va avec, son engagement politique illustre pourtant une forme de libération des diktats de la condition féminine. Quant à Gloria, on la découvre dès le début du deuxième épisode en compagnie de son amant. Il est afro-américain, mais il est aussi déjà marié, et Gloria en souffre… Dans sa vie amoureuse, la pasionaria féministe défie les conventions, et pourtant elle se heurte aux mêmes frustrations que des femmes moins affranchies qu’elle.

On ne s’étonnera pas de retrouver une des scénaristes de Mad Men, Dahvi Waller, aux manettes de Mrs America. Comme dans la série de Matthew Weiner, la production et la réalisation nous invitent, en s’appuyant sur une reconstitution historique dense et très renseignée, à remonter le temps et à partager le quotidien de ces femmes comme si nous y étions. Le sujet, le type de personnages et la mise en scène ne sont pas non plus sans rappeler un certain cinéma seventies, celui de Sydney Pollack (Les trois jours du Condor) ou Alan J. Pakula (Les Hommes du président). La bande-son, qui puise allègrement dans le vivier de l’époque, avec Janis Joplin ou Curtis Mayfield pour ne citer qu’eux, participe pour notre plus grand bonheur à ce voyage temporel. Mais très vite, comme dans Mad Men, le récit se joue à hauteur d’individu et ce sont les personnages, leurs vies et leurs luttes, qui nous emportent. L’humanisation du récit doit beaucoup au jeu remarquable de Cate Blanchett qui, d’un simple sourire, peut osciller entre l’empathie et la dureté.

Mrs America ne peut que faire écho avec le monde actuel, et plus précisément avec l’Amérique post-Me too. Sa singularité est de nous rappeler, ou de nous faire découvrir, les désaccords entre les femmes de l’époque dans le combat pour une égalité de droits avec les hommes. Le recul que nous offre ce retour dans le passé nous permet d’appréhender la question aujourd’hui de manière plus dépassionnée, et peut-être, qui sait de manière plus efficace.

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