Losing Alice sur Apple TV+

Alice n’est plus ici

Découverte au dernier CanneSeries, Losing Alice arrive en France sur Apple TV+. Sous couvert d’un thriller hitchcockien, érotique et obsessionnel, la créatrice Sigal Avin livre le portrait d’une femme tiraillée entre les exigences quotidiennes de la maternité et sa vie fantasmatique de réalisatrice de cinéma.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

Losing Alice

Bande-Annonce

Tout est presque trop voyant dans Losing Alice. L’héroïne, une réalisatrice en panne  depuis qu’elle est devenue mère de trois petites filles, se prénomme Alice comme chez Lewis Carroll, rencontre une mystérieuse inconnue dans le train comme dans un film d’Hitchcock, et tombe dans un cauchemar obsessionnel comme dans Mulholland Drive. La série de la créatrice américano-israélienne Sigal Avin est tellement saturée de références conscientes au cinéma noir et néo-noir « mental » qu’on redoute d’abord qu’il ne lui reste plus aucun espace pour exister par elle-même. Mais au cœur de ce temple de citations, aussi transparent que la maison design qu’Alice occupe sur les hauteurs de Tel Aviv avec David, son acteur de mari, Losing Alice conserve un noyau trouble, la part réprimée d’Alice, qui se libère un peu plus à chacun des huit épisodes, comme une fumée qui obscurcit l’atmosphère et donne à la série son identité diffuse.

Face à Sophie, la fille du train, brillante et sulfureuse scénariste de 20 ans sa cadette, dont le script, un thriller psycho-sexuel tordu et génial, a tapé dans l’œil de David, Alice se retrouve dans la peau du Scotty de Vertigo face au chignon de Madeleine (ici remplacé par un carré Louise Brooks), prise d’un vertige où se mêlent la fascination et l’effroi. Et c’est là tout le projet de la série : ancrer dans l’expérience d’un personnage féminin, écrit par une femme, l’imaginaire post-hitchcockien du double et de l’obsession, comme manifestations d’un désir qui peine à jouir. « Ce n’est pas sain d’être aussi coincée », s’entendra dire Alice lors d’une sortie en mer nocturne, alors qu’elle hésite à rejoindre sa magnétique comparse, qui s’est jetée à l’eau totalement nue pour un bain de minuit. Plus tard, en faisant les repérages du film de Sophie, dont David est la star et qu’Alice va finalement diriger, la réalisatrice retrouve un hôtel où elle se souvient, plus jeune, avec une copine d’autrefois, d’avoir suivie deux types rencontrés en soirée. Mais seule son amie était restée.

Cette fois, dans le trio à géométrie variable qu’elle forme avec David (le grand fils à maman) et Sophie (la lolita fracassée), Alice transformera-t-elle son fantasme en réalité – ou en film ? Le désir circule abondamment entre les trois personnages, occupés à la préparation d’un tournage où David jouera l’amant d’une Sophie fictionnelle sous l’œil de la caméra d’Alice. Mais de désir, celui que la réalisatrice porte à la scénariste relève moins de l’attirance que de l’identification. Cette version d’elle-même plus jeune, plus intrépide, plus douée peut-être, parviendra-t-elle à l’incorporer ? Immiscée dans sa vie comme un ver dans la pomme, la jeune femme désaxée ne fera finalement rien pourrir du tout. C’est même le contraire : Sophie et son érotisme de dingue, c’est la flamme qui s’était éteinte et soudain reprend, rallumant l’inspiration d’Alice tout en menaçant, car il faut bien qu’il y ait un « mais », de tout brûler autour d’elle.

« Losing Alice conserve un noyau trouble, la part réprimée d’Alice, qui se libère un peu plus à chacun des huit épisodes et donne à la série son identité diffuse. »

Sur le mode du thriller, avec enquête paranoïaque sur le passé de Sophie, Losing Alice s’emploie à montrer du point de vue de deux femmes qui n’en font qu’une la sublimation sexuelle que représente l’acte d’écrire et de filmer du cinéma. Devant la caméra, Ayelet Zurer (Alice), et Lihi Kornowski (Sophie), sont captivantes d’intranquillité masquée pour l’une, et de candeur perverse pour l’autre. Dans ce Mulholland Drive telavivien, les personnages, elles, ne sont plus des actrices, mais une réalisatrice et une scénariste, et ça change tout : ce qui est raconté et montré, ce sont elles qui le décident. Elles qui ont vu les Hitchcock « trop jeunes », c’est à leur tour de jouer avec le feu tout en contrôlant les limites (comme le fait Sophie dans des mises en scène où ses amants n’ont pas le droit de la toucher, ou Alice quand elle s’expose selon ses termes à son voisin mateur, façon Body Double vu d’en face). Aux commandes de la série, Sigal Avin (autrice ET réalisatrice) s’amuse beaucoup à redistribuer les cartes en offrant une position de force à ses héroïnes dans la mise en scène, qui s’affirme au fil des épisodes, jusqu’à la longue séquence de tournage de l’épisode 7, brûlante et retorse.

Au-delà des pulsions libidinales, l’histoire racontée par Sigal Avin, dont on devine qu’elle a quelque chose de très personnel, met le doigt sur une question qui, elle aussi, brûle les doigts : peut-on être réalisatrice quand on est mère ? À l’heure où l’on s’interroge enfin sur la carence de femmes derrière la caméra, Losing Alice montre à quel point il est difficile de mener de front maternité et création. Parce que la distribution des rôles sociaux et l’organisation du temps familial ne facilitent pas la transaction, parce que les femmes ont intériorisé un sentiment de culpabilité qui les empêchent de prendre le large sereinement… Mais peut-être aussi, et c’est plus malaisant, parce qu’il y aurait quelque chose d’incompatible entre ces deux absolus que sont la quête artistique et l’amour maternel. Sacrifier des morceaux de sa vie d’un côté, tout tenir ensemble de l’autre… À défaut de concilier l’inconciliable, Alice se dédouble : quand elle va se retrancher dans la chambre d’hôtel de sa jeunesse pour rêvasser son film, elle n’est plus la mère de ses filles. Et elle assume. Dans Losing Alice, ce n’est pas Alice qui se perd, ce sont les autres qui la perdent, au moins pour un moment.

Losing Alice, disponible sur Apple TV+

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