Le Serpent, sur Netflix

Peace and kill

En huit épisodes, la série de la BBC, qui arrive sur Netflix, raconte l’histoire de Charles Sobhraj, un tueur en série français qui, dans les années 70, sévit sur la route de Katmandou et contribua à ternir l’esprit libre hippie. L’occasion pour Tahar Rahim, bluffant dans la peau du « Bikini Killer », de confirmer son talent de caméléon international.

Par Perrine Quennesson

Temps de lecture 5 min

Le serpent

Bande-Annonce

Il est un voyage que les moins de 70 ans ne peuvent pas connaître : la hippie trail, ce trajet parcouru dans les années 60 et 70, de l’Europe à l’Asie, par de jeunes Occidentaux en quête d’aventure, d’ouverture, de découvertes et de spiritualité. Cet esprit de liberté absolue a depuis été entaché par ce que l’on sait aujourd’hui de ce trip, à savoir qu’il était aussi un prétexte pour la consommation de drogue, et se teintait d’un exotisme impérialiste plus ou moins conscient de la part de ces voyageurs du bout du monde, souvent d’extraction bourgeoise. Reste une époque qui relève du fantasme aux yeux de la nôtre, non contrôlé par les passeports biométriques, ni surveillée par les réseaux sociaux.

À la faveur de cet anonymat, un homme va profiter de l’afflux de hippies peu méfiants pour accomplir son destin criminel. Cet homme, c’est Charles Sobhraj, vrai tueur en séries des années 70, dont Le Serpent reconstitue l’ascension. Après plusieurs années de larcins qui lui vaudront quelques passages en prison, ce Français, né d’un père indien et d’une mère vietnamienne, s’installe à Bangkok où il se fait passer pour un certain Alain Gautier, vendeur de pierres précieuses. De là, avec l’aide d’un jeune Indien, Ajay (Amesh Edireweera), et de sa compagne canadienne Marie-Andrée (Jenna Coleman) – qu’il surnomme Monique -, il drogue, vole et tue de jeunes touristes pour s’accaparer leurs passeports, en Thaïlande, mais aussi à Hong Kong et au Népal. En l’espace d’un an à peine, il sera l’auteur d’une quinzaine d’homicides.

« Le tueur est bien là, au centre de tout, comme une colle putride qui relie bien malgré eux les véritables héros de l’histoire « 

Encore une série qui starise un tueur ? Pas vraiment. Déjà créateur de Ripper Street, qui prenait à contre-pied le mythe de Jack L’éventreur, le scénariste Richard Warlow ne fait pas de Charles Sobhraj le cœur battant du récit. Le criminel est bien le sujet du Serpent, titre qui évoque sa capacité à manipuler ses victimes ; mais les protagonistes, se sont plutôt ses traqueurs et ses victimes. Par un astucieux, quoique parfois fastidieux, jeu sur le temps, la série multiplie les allers-retours à l’aide d’un tableau d’affichage d’aéroport donnant des indications de dates et de lieux au début de chaque séquence. Un coup à vous filer un sérieux jet-lag… Mais le procédé permet de suivre en parallèle les trajectoires des pauvres âmes damnées qui tombent sur le tueur et de ceux qui cherchent à provoquer sa chute, sans en ressortir indemnes. La violence des actes de celui qu’on surnomme aussi le « Bikini Killer » impacte notamment Herman Knippenberg (Billy Howle), jeune diplomate hollandais devenu enquêteur amateur le jour où sa vie a croisé celle de Charles Sobhraj. Investi d’une mission, qui tourne au sacerdoce, il est celui qui a mis la lumière sur ces crimes, devenant depuis le gardien de la mémoire des victimes. À travers lui, la série, plus Zodiac que Seven, devient l’histoire d’une hantise plutôt qu’un récit criminel épique.

Le tueur est bien là, au centre de tout, comme une colle putride qui relie bien malgré eux les véritables héros de l’histoire. Mais Le Serpent a le bon goût de ne jamais le glamouriser, chercher à le rendre sympathique, ni même créer une quelconque empathie ou fascination à son égard. Le pourquoi de ses actes, la série le laisse à la discrétion de Charles Sobhraj, et lui préfère le comment, observant avec minutie ses méthodes, de la coercition à l’emprise en passant par le gaslighting (une forme de manipulation mentale dans laquelle l’information est déformée). Ce vocabulaire de l’abus, peu ou pas utilisé à l’époque, n’apparaît pas dans le scénario – mais le simple fait que nous l’ayons aujourd’hui à disposition pour nommer ce que nous voyons contribue à démystifier, à nos yeux contemporains, les actes du meurtrier. La série se refuse à le rendre séduisant, et pourtant, sa personnalité contamine tout. Même l’image. À son contact, les couleurs chaudes, transpirantes même, des paysages asiatiques et de l’atmosphère libertaire des seventies, que la caméra s’échine à ressusciter, font soudainement froid dans le dos. Glacial, l’homme diffuse une aura mortifère, autant sur ses victimes, qu’il condamne d’un seul coup d’œil, que sur ses proches, qu’il fait pourrir de l’intérieur.

En rendant son personnage aussi détestable, la série nous met à l’épreuve : il semble parfois difficile de rester huit épisodes de 50 minutes en sa compagnie. Ce qui nous tient ? L’espoir de le voir tomber. Et Tahar Rahim. L’acteur, dont c’est la troisième mini-série anglo-saxonne en peu de temps après Panthers et The Looming Towers, est sidérant de sobriété dans le rôle de Charles Sobhraj  – un exploit quand on est par ailleurs déguisé en Ken Bee-Gees flippant pour mieux ressembler à l’original. Le Pacino français, comme le surnomment désormais les Américains – bluffés par sa prestation en prisonnier de Guantanamo dans le prochain film de Kevin Macdonald, Désigné Coupable –, est plus connu pour ses rôles nerveux. Ici, pourtant, il se contente de remplir le cadre d’une présence sinistre, parfois avant même d’apparaître dans le champ. Et ajoute une nouvelle facette à son talent.

Le Serpent est disponible sur Netflix

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