Faire l’histoire, sur Arte

Il était plusieurs voix

Après Quand l’histoire fait dates, Patrick Boucheron revient sur Arte avec Faire l’histoire. Passionnante remise en perspective de notre récit mondial, cette émission, entre sérieux historique, codes journalistiques et récit pluriel, témoigne d’une hybridation stimulante de la série documentaire.

Par Perrine Quennesson et Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

Faire l’histoire

Le stérilet

Et si la meilleure série télé du moment était un cours d’histoire ? Documenté, pédagogique et pertinent… mais tout sauf scolaire. Après Quand l’histoire fait dates, une première série documentaire sur Arte, le médiéviste et professeur au Collège de France Patrick Boucheron, associé à son confrère Yann Potin, revient sur la chaîne franco-allemande avec Faire l’histoire. Au croisement de l’anthologie à la Black Mirror, de la série documentaire historique du type Apocalypse, et du true crime épisodique à la The Jinx, cet objet hybride pioche dans différents genres télévisuels pour raconter la grande histoire en prenant pour porte d’entrée non plus une date, mais un objet, du miroir au passeport en passant par le Saint-Suaire. En partant du stérilet, l’émission nous entraîne dans l’histoire de la gynécologie, mais aussi dans celle des contraintes exercées sur le corps des femmes et des combats pour leur émancipation. Un peu à la manière des séries de faits divers, où le crime lui-même compte moins que ce qu’il dit de l’humain et de la société, l’objet devient un prétexte pour nous parler du monde, de ses évolutions et de ses contradictions. Et c’est palpitant. Bien sûr il y a un minutieux travail d’archives, un plateau, des interviews d’experts… Faire l’histoire s’appuie sur une démarche d’historien et sur les codes du documentaire journalistique. Mais l’émission de 12×17 minutes se suit également comme une histoire qu’on nous raconte, et dans chaque épisode, l’objet devient l’occasion d’une intrigue à rebondissements.

Si le mélange des genres fait partie du concept imaginé par Patrick Boucheron et Yann Potin, la dimension composite de Faire l’histoire est aussi le fruit d’une réflexion industrielle, liée à l’évolution des modes de consommation. « Cette hybridation est (…) due à un double objectif de diffusion, qui est d’exister à l’antenne, mais aussi dans les autres vies délinéarisées du programme », explique Serge Lalou, des Films d’ici, le producteur de l’émission. Diffusée à l’antenne en 2017, Quand l’histoire fait dates a cartonné sur la plateforme d’Arte durant le confinement. Faire l’histoire a donc été conçue pour pouvoir, elle aussi, être binge watchée en ligne, parallèlement à sa diffusion linéaire le samedi à 18h15. Cette stratégie ne fait que renforcer son aspect sériel, pleinement assumé par ses concepteurs. « Faire l’histoire, c’est une série dont la bible serait l’Histoire », affirme Yann Potin. Une approche qui s’incarne dans les choix formels. Faire l’histoire a ses personnages récurrents, Patrick Boucheron et l’historienne Manon Bril (repérée avec sa chaîne Youtube de vulgarisation, C’est une autre histoire), qui introduisent et concluent chaque épisode, un peu comme Alfred Hitchcock dans Alfred Hitchcock présente. Le ton est celui du récit, l’historien quittant ses oripeaux académiques pour devenir conteur. Et contrairement à Quand l’histoire fait dates, où Patrick Boucheron était le seul narrateur, la parole est ici chorale, d’autres historiens et historiennes se succédant d’épisode en épisode pour apporter leur expertise. « Il y a une tendance à la monopolisation de la parole à la télévision, alors que c’est encore mieux avec plusieurs personnes », avance modestement le médiéviste.

« Le ton est celui du récit, l’historien quittant ses oripeaux académiques pour devenir conteur. »

Cette multiplication des points de vue n’a pas cependant pour seul objectif de rendre Faire l’histoire plus captivante : c’est aussi un choix politique. En 2017, Patrick Boucheron supervisait un ouvrage collectif, Histoire mondiale de la France, qui mettait en lumière la manière dont le récit national, présenté comme la vérité historique, est en réalité le fruit d’une construction. Il adopte la même démarche dans Faire l’histoire. Plutôt que d’asséner un récit unique et immuable, l’émission nous enseigne que ce que l’on apprend dans les manuels scolaires n’est pas gravé dans le marbre, et préfère l’idée d’une histoire en mouvement. En empruntant à la forme dynamique de la narration sérielle, elle montre que contrairement à ce que l’on peut croire, l’histoire n’est pas écrite à l’avance. Elle se fait sous nos yeux, évoluant avec les technologies qui permettent de nouvelles découvertes, sans cesse réinterprétée et repensée à l’aune de la société qui la raconte. À une époque où l’on déconstruit partout la pensée dominante et les mécanismes de pouvoir qu’elle dissimule, les émissions historiques d’Arte se mettent ainsi au diapason, comme en témoigne également la websérie Merci de ne pas toucher !, où la performeuse et historienne de l’art Hortense Belhôte propose une relecture sensuelle et subversive des chefs-d’œuvre du patrimoine pictural, nourrie par les gender studies. Dans notre quête de récits nouveaux, contrastés et métissés, cette réinvention de la série documentaire paraît aussi nécessaire que stimulante.

Faire l’histoire, à voir sur Arte le samedi à 18h15 et disponible sur arte.tv

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Disponible sur la plateforme du festival de de Gérardmer : https://online.festival-gerardmer.com/

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