The King of Staten Island
Rois et freak

Très en forme, Judd Apatow s’inspire de la vie du comique Pete Davidson pour faire la chronique plus douce qu’amère d’un passage difficile à l’âge adulte, dans une Amérique populaire et généreuse. Critique du film et rencontre avec son réalisateur.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min

Judd Apatow

Interview

Avec Judd Apatow, il est toujours question du passage, plus ou moins tardif et toujours douloureux, de l’adolescence à l’âge adulte. Des lycéens tendres et complexés de Freaks and Geeks au clown fatigué de Funny People ; du geek effarouché de 40 ans, toujours puceau à la célibataire acharnée de Crazy Amy ; des jeunes parents pas prêts d’En Cloque, mode d’emploi aux parents en fonction mais toujours pas vraiment prêts de 40 ans, mode d’emploi… Les habitants de ce petit monde voudraient bien ne jamais avoir de responsabilités, d’engagements ou de compte commun. Le héros de The King of Staten Island ne déroge pas à la règle.

À 24 ans, perclus d’insécurités depuis la mort de son père pompier lorsqu’il en avait 7, Scott ne voit vraiment pas pourquoi il devrait quitter le confort du foyer maternel, dans le quartier insulaire et populaire de Staten Island, au large de Manhattan. Pour affronter le monde ? Pour voler de ses propres ailes ? Les injonctions toutes faites n’ont pas de prise sur ce slacker revendiqué qui fait tourner des joints avec ses potes dans le sous-sol de la maison où il a grandi, leur massacre le dos à base de tatouages artisanaux dans l’espoir mal ficelé d’en faire un métier, et couche avec sa copine d’enfance sans assumer vraiment. Jusqu’au jour où sa mère infirmière (merveilleuse Marisa Tomei, dont chaque sourire sent bon le bassin new-yorkais) tombe amoureuse de Ray, un autre pompier, et qu’elle pousse gentiment Scott vers la sortie.

Cette histoire de fils endeuillé, traumatisé et pantouflard, c’est peu ou prou celle de Pete Davidson, qui co-signe le scénario et interprète Scott. Méconnu en France, le comique de 26 ans est devenu une star montante du stand-up américain avec son humour transgressif, qui fait directement référence aux séquelles psychologiques qu’il endure depuis la mort de son père pompier durant les attentats du 11 septembre. Pete Davidson le dit lui-même : il a vécu l’écriture et le tournage de The King of Staten Island comme une thérapie. Visiblement, l’expérience a aussi été thérapeutique pour Judd Apatow. Depuis Funny People il y a onze ans, l’auteur-producteur continuait de briller à la télé (Girls, Crashing, Love), mais cherchait son inspiration au cinéma. 40 ans, mode d’emploi ? Un peu réchauffé. Crazy Amy ? Franchement raté. Tout se passait comme si celui qui avait incarné, avec quelques autres, l’humour tendre et trash des années 2000, était arrivé au bout d’un cycle. Ses comédies de quadra dépressif ressassaient, et lui semblait ne pas savoir comment passer à l’étape suivante.

« The King of Staten Island s’offre comme un plaidoyer en faveur de l’anti-win, un hommage à tous ceux pour qui la réussite individuelle n’est pas la valeur suprême. »

Sa rencontre créative avec Pete Davidson l’a paradoxalement fait avancer en le ramenant en arrière, aux frontières de l’adolescence, au cœur de son sujet. Avec son mélange d’ultra-sensibilité et de bizarrerie cartoonesque à la Jerry Lewis, le jeune acteur évoque une version juste un peu plus âgée de Bill, le lycéen binoclard de Freaks and Geeks, incarnation de l’âge ingrat pour lequel Judd Apatow avait écrit l’une des plus belles scènes au monde : on voyait le gamin boutonneux rentrer de l’école, se préparer un sandwich, s’asseoir devant un sketch du comédien Garry Shandling en attendant que sa maman rentre du travail, et partir d’un fou rire de pure enfance, la mie de pain coincée dans les bagues de l’appareil dentaire. Tout était dit de l’agonie de l’adolescence et du pouvoir d’inspiration de ceux qui prennent le risque de la conjurer en montant sur une scène, pour donner en pâture à l’hilarité des autres leurs complexes et de leurs insécurités.

Un risque fou, quand on y pense, que Judd Apatow a pris très jeune, lorsqu’il débutait au club de stand-up The Improv, à Los Angeles. Trente ans plus tard, Pete Davidson se jetait à son tour dans la fosse aux lions en faisant ses premiers pas sur MTV et Comedy Central. Ainsi leur relation, qui affleure à la surface du film, semble à la fois relever de la transmission et de la reconnaissance mutuelle, quelque part entre père et pair. Judd Apatow se reconnaît sans doute un peu (beaucoup) dans Pete Davidson, et ce qu’il reconnaît en lui et revendique à travers lui, c’est une vulnérabilité dont le film fait superbement l’éloge. Par sa modestie de chronique sans autre ficelle que la peinture empathique d’une famille et d’un quartier où les gens simples se serrent les coudes, The King of Staten Island s’offre comme un plaidoyer en faveur de l’anti-win, une douce estocade anticapitaliste, un hommage à tous ceux pour qui la réussite individuelle n’est pas la valeur suprême. Autre beau personnage : celui de Kelsey, la petite amie non officielle de Scott, brunette court vêtue dont le film pourrait faire une caricature de cagole ricaine à la Jersey Shore, mais à laquelle il donne au contraire la noble aspiration de décrocher un poste à la mairie pour défendre et promouvoir la communauté où elle est née et qu’elle aime.

Avec délicatesse, Judd Apatow dresse le portrait d’une Amérique de moins en moins représentée au cinéma, invisibilisée par la prédominance dans la fiction de caricatures ennemies, la bourgeoisie démocrate urbaine d’un côté du spectre, et les fachos white trash de la campagne profonde à l’autre bout. The King of Staten Island fait la part belle à une autre population, ouvrière et banlieusarde, généreuse et solidaire, à laquelle les visages lumineusement normaux de Steve Buscemi, de Marisa Tomei ou de l’étonnant Bill Burr (qui joue Ray, le beau-père de Scott) donnent une représentation attachante. Ces Américains-là existent, et par les temps qui courent, ça fait sacrément du bien de passer 2h17 avec eux.

The King of Staten Island, le 22 juillet au cinéma

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