Cinétique, les journées du cinéma en mouvement

The Fountain, quinze ans après

Somewhere Else et Dulac Cinémas unissent leur force pour vous proposer une sélection hebdomadaire de films, accompagnés d’animations pour nourrir votre projection. Cette semaine, retour sur The Fountain de Darren Aronofsky, disponible sur MUBI. Un film qui aurait pu ne jamais voir le jour, mais dont le propos est plus que jamais d’actualité.

Par Paul Rothé

Temps de lecture 5 min

The Fountain

Bande-Annonce

Nous sommes au début des années 2000 quand Darren Aronofsky commence à songer à The Fountain. En 1998, le natif de Brooklyn, formé au cinéma à Harvard, a impressionné la scène indé avec Pi, un thriller paranoïaque, nerveux et expérimental. Réalisé avec seulement 60 000 dollars, dans une économie et une esthétique qui rappellent Lynch période Eraserhead, le film est gratifié du prix de la mise en scène à Sundance. Et son réalisateur, alors âgé d’à peine 28 ans, gagne sa place sur la carte d’Hollywood. Logiquement, son deuxième long-métrage, Requiem for a dream, sur la descente aux enfers de quatre personnages rongés par l’addiction, se tourne avec plus d’argent (4,5 millions de dollars), un casting plus prestigieux (Jennifer Connelly, Jared Leto, Ellen Burstyn), et réunit deux fois plus de spectateurs. Avec la sortie de ce futur film culte, en 2000, Darren Aronofsky confirme son statut de nouveau prodige du cinéma américain. Est-ce au moment de la reconnaissance qu’il a senti la jeunesse lui filer entre les doigts ? Confronté à la postérité qu’il a commencé à échafauder avec ses deux premiers films, le réalisateur nourrit un projet qui cristallise ses ambitions grandissantes et le besoin de se mesurer à ses maîtres.

« L’immortalité de mes 20 ans s’éloignait et les histoires évoquant la quête de la fontaine de jouvence me tournaient dans la tête », confiera-t-il quelques années plus tard à nos confrères d’Allociné. Son angoisse de trentenaire prend bientôt la forme d’une histoire d’amour Aronofsky écrit le scénario en ayant à l’esprit les œuvres qu’il admire, de 2001 : l’Odyssée de l’espace à Il était une fois en Amérique, en passant par La Montagne sacrée, d’Alejandro Jodorowsky. The Fountain devait être son « grand » film. Mais ce sera son plus gros bide.

La production démarre pourtant sous les meilleures auspices : séduits par le projet, Warner Bros et New Regency débloquent un budget de 70 millions de dollars, et Brad Pitt et Cate Blanchett rejoignent l’aventure. Mais tout déraille quand l’acteur de Fight Club annonce à sept semaines du début du tournage qu’il renonce pour cause de « divergence artistique »… officiellement. En réalité, il file jouer dans Troie : il se murmure qu’un important cachet l’aura convaincu de prendre part au péplum de Wolfgang Petersen. Ce revirement met en rage l’équipe de The Fountain, qui se fend d’une lettre ouverte sur le site Ain’t It Cool News, se concluant par ces mots assassins :  « Send the word…. Brad is a dick. » (« Qu’on se le dise… Brad est un con. ») Ambiance. La décision de Pitt est une déflagration, car sans la superstar, la production ne veut plus s’engager. Le projet est mis en stand-by, et tant pis pour les 10 millions déjà dépensés en pré-production et les 1500 personnes (incluant les familles et les enfants) venues s’installer en Australie pour les besoins du film. L’avenir de The Fountain s’assombrit encore un peu plus lorsqu’une partie des décors est vendue aux enchères.

Toutefois, et grâce à la pugnacité d’Aronofsky, le projet renaît en 2004 : le cinéaste réécrit un scénario moins dépensier et obtient un budget de 35 millions de dollars. Hugh Jackman et Rachel Weisz reprennent les rôles principaux, le film se tourne, et sort enfin en 2006. Enfin tranquille, Darren Aronofsky ? Pas tout à fait, car The Fountain reçoit un accueil très mitigé. Si quelques critiques (surtout en France) s’enthousiasment pour le geste flamboyant du réalisateur – le magazine Première en parlera comme « une des œuvres les plus fascinantes à avoir foulé les salles depuis très longtemps » -, une majorité de la presse américaine le descend en flèche. « Le film a peut-être des vérités importantes à transmettre, même si j’en doute, mais il semble trop inexpérimenté et trop étranger au monde pour en avoir le droit », assène ainsi Anthony Lane du New Yorker. Dans les salles, ce n’est pas mieux : hué à la Mostra de Venise, The Fountain sera un flop public autant que critique. Et si cet échec ne condamnera pas la carrière de Darren Aronofsky, qui rebondit dans les années qui suivent avec The Wrestler (2008) puis Black Swan (2010), il vaudra à The Fountain une tenace réputation de nanar.

Alors comment vieillit ce film maudit quinze ans après sa sortie ? Pour dire vrai, The Fountain, qui croise traditions mayas, références bibliques et philosophie new-age durant un peu plus d’une heure et demie, donne toujours un peu un sentiment de grand gloubi-boulga. Et pourtant, le revoir aujourd’hui lui donne un intérêt nouveau, tant les questions qu’il soulève sont plus que jamais d’actualité. « La mort est une maladie. Une maladie comme les autres. Il y a un traitement, et ce traitement, je le trouverai », affirme Tomas, le héros du film. Mais en cherchant en vain à vaincre la mort qu’il refuse, il délaisse celle qu’il aime, Izzy, pour les derniers instants de sa vie. Dans ce péché d’orgueil, on peut voir le reflet des thèses transhumanistes qui travaillent l’humanité contemporaine, cette idée que la mort serait un mal guérissable, et que la biotechnologie pourrait nous en affranchir.

Le propos de The Fountain est d’autant plus fort en ces période de pandémie, où nous avons fait le choix, dans notre refus obstiné de la mort, de mettre la vie sous cloche. « L’épidémie de Covid-19 porte à son paroxysme le déni de la mort », écrivait récemment la psychologue Marie de Hennezel dans une tribune dans Le Monde, dénonçant une existence devenue absurde, au nom d’un combat contre une finitude pourtant inéluctable. Accepter la condition humaine, telle est la leçon que Tomas va tirer de son expérience, après un long cheminement intérieur. Plutôt que les secrets de l’immortalité, c’est ceux de la sagesse qu’il parvient à percer, faisant du poétique et parfois surréaliste The Fountain un long-métrage inspirant par les temps qui courent.

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