Gone Girl et I Care a lot

Rosamund Pike : portrait-robot

Fraîchement lauréate d’un Golden Globe pour le film Netflix I Care a lot, Rosamund Pike y joue le rôle d’une tutrice pour personnes âgées aux intentions malhonnêtes. Un rôle qui n’est pas sans rappeler la redoutable héroïne de Gone Girl. Le chef-d’œuvre de Fincher collerait-t-il à la peau de l’actrice britannique ?

Par Juliette Cordesse et Caroline Veunac

Temps de lecture 05 min

I Care a lot

Bande-Annonce

Rosamund Pike peut-elle survivre à Amy Dunne ? C’est la question que l’on se pose devant I Care a lot, le nouveau film de l’actrice de Gone Girl. De courts cheveux blonds, un visage d’ange mais des yeux malins… Du chef d’œuvre de David Fincher à la production Netflix, le portrait-robot est le même. Réalisé par J Blakeson (La Disparition d’Alice Creed), I Care a lot ne ressemble pas vraiment à Gone Girl, ni dans son intrigue, ni dans son ton (on louche plutôt ici du côté de la comédie noire façon frères Coen), ni dans sa qualité. Mais ce thriller caustique, où Rosamund Pike joue Marla Grayson, une arnaqueuse de riches seniors, est bien au fait de l’image de son interprète principale… et s’approprie un peu de l’aura de Gone Girl en créant un dialogue espiègle, mais un peu opportuniste, entre les deux personnages. Du cinéma d’auteur avec Fincher, on bascule ici dans le cinéma d’acteur, et l’opération est à double tranchant pour Rosamund Pike : son typecast est à la fois ce qui fait le seul intérêt du film, et ce qui la rend prisonnière d’un rôle devenu sa carte de visite. Le jeu en vaut peut-être la chandelle, puisque l’actrice vient de décrocher un Golden Globe pour I Care a lot. Attention tout de même de ne pas devenir la blonde hitchcockienne de service, l’éternelle coupable angélique, dans tous les sous-produits d’un genre « femme fatale » qui connaît par ailleurs un retour de flamme post-MeToo, avec des films comme Molly’s Game, The Neon Demon, The Young Lady ou bientôt Promising Young Woman. Alors, Amy Dunne et Marka Grayson, jeu de miroir ou copié-collé ? On étudie la question.

Une actrice et ses doubles

Dans le premier plan de Gone Girl, Amy Dunne n’est qu’une chevelure blonde. Dans I Care a lot, la première apparition de Marla Grayson se fait de dos et seul son carré blond, le même que celui sur lequel s’achevait également Gone Girl, révèle sa présence. Plus besoin d’exposition : le caractère manipulateur du personnage est induit par un seul plan qui fait écho à un autre film. Il se confirmera bientôt, Marla se révélant tout aussi calme, froide et sans scrupule qu’Amy. Quand l’héroïne de Gone Girl se servait des caméras de surveillance pour simuler un viol, celle de I Care a lot use d’un procédé similaire pour mettre en scène l’agression de l’une des résidentes qu’elle tente de soudoyer… Cheveux blonds, âme noire : en passant par Gone Girl et son actrice, I Care a lot convoque à moindre frais la tradition hitchcockienne de la victime criminelle, qui combine fétichisme capillaire (le carré plus moderne remplaçant l’hypnotisant chignon de Madeleine dans Vertigo) et corruption morale. En nommant son anti-héroïne Marla, qui sonne comme Ma-deleine ou Ma-rnie, le film surligne l’analogie avec Hitchcock tout en surfant (pour ceux qui ne connaîtraient pas leurs classiques) sur des souvenirs fincheriens plus récents : dans Fight Club, la jeune femme incarnée par Helena Bonham Carter s’appelait en effet Marla, et profitait elle aussi du système de santé. L’écho est presque subliminal, mais ça aussi, c’était un des principes de Fight Club

Prisonnière de son reflet

Lorsqu’on voit Rosamund Pike dans I Care a lot, c’est ainsi toute une galerie d’autres femmes « fatales » qui se déploie plus ou moins consciemment dans notre esprit. Et l’on se dit que l’actrice, qui tentait depuis le début de sa carrière internationale il y a dix ans de varier les emplois (on l’a vue notamment se battre avec des zombies aux côtés de Simon Pegg dans Le dernier pub avant la fin de monde), se retrouve prisonnière d’un palais des glaces. Une question de physique – blondeur, froideur, élégance et compagnie –, mais surtout de regard porté sur elle par les réalisateurs qui la filment avec cet a priori, et l’enferment dans une version de sa beauté. De ce point de vue, Gone Girl ne lui a peut-être pas que rendu service : portrait d’une enfant trop idéalisée cherchant à s’affranchir de l’image d’Épinal, le film de Fincher était aussi celui de son actrice cherchant en vain à décoller l’étiquette qui va de soi quand on ressemble à ça. Durant tout le film, le personnage et son interprète tentent de changer : elles se coupent les cheveux et les teignent en bruns, mais comme Marnie chez Hitchcock, elles redeviendront parfaitement blonde, inexorablement. D’ailleurs, la photo utilisée pour l’avis de recherche d’Amy dans Gone Girl n’est pas une photo prise pour le film, mais un portrait réel de Rosamund Pike lors d’une cérémonie : comme si c’était elle, l’actrice, que l’on recherchait pour constamment jouer le même rôle.

Une pâle photocopie

S’il joue de tout cet héritage, I Care a lot n’a pas l’inventivité requise pour que la mise en abîme soit vraiment fascinante. Le féminisme retors du film de Fincher fait défaut à celui de Blakeson, vidé de toute charge politique. Bien sûr, le scénario n’oublie pas de cocher les cases : Marla est lesbienne, et le scénario lui fait dire quelques répliques qui surfent artificiellement sur la notion d’empowerment. Mais le propos subtil de Fincher sur l’enfermement des femmes dans une société d’images passe à la trappe, au profit du portrait cynique d’une profiteuse assumée, qui se heurte à des obstacles qu’elle a elle-même provoqués et qui ne lui posent pas tant de problèmes que ça. En l’absence de véritable propos, l’intertextualité avec Gone Girl n’en devient que plus gratuite, et renforce l’impression de voir Rosamund Pike parodier « à vide » son plus grand rôle. En la regardant faire, un peu tristes pour elle, on s’interroge sur la limite de ces néo-femmes fatales : quelle est l’intérêt de jouer et rejouer avec ces codes pour en démontrer l’emprise, si les actrices qui les endossent y restent enfermées, et se retrouvent elles-mêmes à tourner en rond ?

I Care a lot est disponible sur Netflix et Gone Girl est disponible sur Amazone Prime

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