Phase IV

Coup de maître

Connu pour ses affiches et ses génériques de films d’Hitchcock et de Preminger, le graphiste
Saul Bass réalisa un seul et unique long-métrage, Phase IV, en 1974. Retour sur ce trésor
méconnu de la SF seventies, qui ressort aujourd’hui en coffret collector.

Par Michaël Patin

Temps de lecture 5 min.

Phase IV

Bande Annonce

Rien ne semble moins familier, à l’oeil du spectateur de 2020, que le cinéma de science-fiction du début des années 70. Ce sentiment est lié à la nature même du genre, dont l’esthétique et les questions évoluent en fonction des avancées technologiques, mais aussi avec l’appauvrissement subi par celui-ci depuis que les superhéros dominent le monde. La période située entre la sortie de 2001, Odyssée de l’espace (1968) et celle du premier Star Wars (1977) forme une parenthèse durant laquelle les réalisateurs, piqués au vif par l’exploit de Kubrick, essayaient d’inventer de nouvelles formes (narratives, visuelles) pour inscrire la SF dans l’âge adulte. Découvrir aujourd’hui des films comme Silent Running (1972), Abattoir 5 (1972), THX 1138 (1971), Soleil vert (1973), Le Cerveau d’acier (1970) ou Le mystère Andromède (1971) provoque un dépaysement que ni les séries B antérieures, ni les blockbusters qui ont suivi, ne peuvent nous offrir. Et tout en haut de la liste, il y a Phase IV de Saul Bass : l’un des films les plus méconnus, mais aussi aboutis, de cette science-fiction pensante et hallucinogène.

« Images superbes et repoussantes, réelles et pourtant étrangères »

À une époque indéfinie (le film est narré au passé, depuis un “après” post-apocalyptique), un événement astral provoque un changement de comportement chez les fourmis, qui semblent communiquer entre espèces et adopter des stratégies de conquête. Un biologiste, Ernest Hubbs, et un spécialiste du langage, J.R. Lesko, s’isolent dans le désert pour étudier ce phénomène… Un tel pitch semble taillé pour un médiocre “film d’attaque d’insectes tueurs”, sauf que Saul Bass prend la tangente, substituant à l’horreur carton-pâte une approche à la fois documentaire et psychédélique. Ainsi on passe, littéralement, les dix premières minutes à observer une colonie de fourmis, sous tous les angles, sur fond de musique synth-jazz. Images superbes et repoussantes, réelles et pourtant étrangères, qui rappellent que Saul Bass est avant tout un designer de génie. Célébré pour ses génériques cultes (Psychose, Vertigo) ou ses affiches (Autopsie d’un meurtre, L’Homme au bras d’or), il donne dans cet unique long-métrage, presque tombé l’oubli, la pleine mesure de sa maestria graphique.

La vertu hypnotique des images est telle qu’on se prépare à se passer du reste. Peu à peu pourtant, Saul Bass montre qu’il s’intéresse aussi à des choses plus communes, telles que le scénario, la psychologie des personnages et la construction du suspense. Même les virées au pays des fourmis débordent du trip entomologique : leurs actions et leurs intentions deviennent lisibles, travaillées par des enjeux de fiction, comme dans cette séquence où elles absorbent, l’une après l’autre, le poison jaune épandu par les scientifiques. C’est cette dynamique narrative qui distingue Phase IV de la plupart des films de la période (on apprécie plus Silent Running, par exemple, pour ses robots cheap qui trichent aux échecs que pour sa dramaturgie). C’est aussi ce qui peut permettre au spectateur actuel, habitué aux explosions digitales, de rester éveillé. Ultime bizarrerie : l’affiche du film ne fut pas confiée à Saul Bass, spécialiste parmi les spécialistes, mais à un inconnu qui rendit une copie dans le pur esprit des “films d’attaque d’insectes tueurs”. Preuve que les producteurs ne savaient déjà pas quoi faire de Phase IV à l’époque, et que cette SF pour adultes était sans doute condamnée à rester là, égarée dans la fourmilière de l’histoire du cinéma.

Phase IV, de Saul Bass (1974) – en coffret collector le 18 juin (Carlotta)

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