Petra – Entre tragédie grecque et sitcom

Film. Drame familial aux allures œdipiennes,
Petra est une réflexion magistrale sur la quête identitaire et l’art.
Rencontre avec son réalisateur Jaime Rosales,
qui a reçu le prix du jury au festival du Cinéma Espagnol de Nantes.

Par Garance Lunven

Temps de lecture 3 min.

Petra

Bande Annonce

La marche du destin est inéluctable. C’est en tout cas le leitmotiv du film Petra. Bárbara Lennie, qui interprète l’héroïne éponyme, débarque dans une résidence d’artiste auprès d’un célèbre plasticien, Jaume Navarro (joué par le non-professionnel Joan Botey). Gravitant autour du maître de maison, son fils Lucas, sa femme Marisa et les autres personnages se heurtent à un homme cruel et manipulateur. Reflet tristement actuel d’un Weinstein vicieux au regard reptilien. L’insistance de la jeune femme finit cependant par soulever une question : qu’est-elle réellement venue chercher auprès de Jaume ?

Un côté mélo,
exagéré et très assumé

La trace d’un père inconnu, certainement, mais également les fragments d’une identité qu’elle ne parvient pas à assembler, navigant entre mensonges et révélations. Cette soif de vérité motive un scénario rocambolesque qui frise parfois le ridicule et retarde le dénouement fatal. A force de jouer sur les « plot twists », Petra flirte dangereusement avec les mauvais sitcoms à rebondissements, qui sont d’une certaine manière les adaptations modernes des pièces d’Aristote ou de Sophocle. Une référence que le réalisateur Jaime Rosales revendique : « Ce côté mélo, exagéré est très assumé.  Il y a dans mon film toute une dramaturgie basée sur la structure de la tragédie grecque et ces auteurs : le chapitrage, les chœurs, l’ironie dramatique. Mais de l’autre, il y a un cadre moderne, ce qui nécessitait de faire une traduction. Car le cinéma a des contraintes qui sont bien différentes de celles du théâtre. »

Le jeu de l’interprétation
Là où les tragédiens grecs se plaisaient, presque sadiquement, à malmener leur héroïne, Rosales propose une lecture féministe. Le moment-clé, bien plus que la rencontre entre Petra et son père supposé, est le tête-à-tête entre l’héroïne et sa femme Marisa (interprétée par la divine Marisa Paredes, muse d’Almodovar : Talons Aiguilles, La Piel que Habito…). Toutes deux sujettes aux injonctions masculines et aux turpitudes de Jaume, elle finiront par se libérer progressivement de son emprise. Et c’est peut-être bien là le propos essentiel du film : une fable sur la résilience féminine. « C’était pour moi important qu’il y ait une réunion des deux héroïnes à la fin pour montrer qu’il y a une histoire de violence qui, finalement, est caractéristique des hommes » explique Jaime Rosales. « En revanche, je ne qualifierai pas Petra de film féministe, même si ce n’est pas exclu. Je n’aime ni la politique des tranchées, ni les mots en « isme ». Pour moi, socialisme, communisme, machisme, féminisme : tout est un peu pareil. Je crois que chacun interprète ce qu’il veut dans le film, en fonction de sa biographie, de ses idées. Par exemple, les catalans ont adoré le film car il se déroule dans leur région et présente un paysage de campagne idyllique. Mais les autres espagnols l’ont aussi beaucoup apprécié parce que le personnage de Jaume, qui est catalan, est un vrai salaud. »

 Le réalisateur tout-puissant
En toile de fond, une réflexion sur l’art est amorcée: « Dans le film, il y a trois artistes qui ont des optiques tout à fait différentes : Petra, qui représente la transcendance, Jaume le côté lucratif, et Lucas, qui incarne la dimension politique, l’art engagé ».  Jaime Rosales se montre d’ailleurs assesz caustique face à l’art contemporain. « Beaucoup de performances sont faites pas des gens qui n’ont pas le talent d’un acteur, et d’installations par des gens qui n’ont pas le talent d’un architecte. Jeff Koons par exemple, je n’y trouve rien d’artistique. C’est quelque chose qui peut se vendre, être décoratif, mais ça s’arrête là. »

Dans Petra, tout est mis en œuvre pour servir la machinerie orchestrée par le réalisateur qui tire les ficelles. Jaime Rosales prête au spectateur son pouvoir de démiurge et l’invite à le suivre au rythme des mouvements effrénés de caméra. Il suffit de se laisser séduire par l’idée perverse d’être complice. Complice d’un drame inexorable, dans lequel on est tenté de rire des coups du sort, ce dont le réalisateur a été très étonné. « Au festival de Cannes les spectateurs ont ri, au festival de San Sebastián aussi. C’est une chose à laquelle je ne m’attendais pas ». Une surprise pour un réalisateur mathématique et intellectuel qui essaie de calculer jusqu’au moindre détail. Pour Petra, il a même accepté de nous confier sa recette : « un mélange entre Tarkovski et Hitchcock ».

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