Palm Springs et The Map of Tiny Perfect Things

L’amour en boucle

Dans le sillage d’Un Jour sans fin, deux comédies romantiques récentes s’appuient sur un concept de time loop pour explorer l’immaturité du couple contemporain. Et donnent une vision plus égalitaire de la relation amoureuse.

Par Juliette Cordesse

Temps de lecture 10 min

Palm Springs

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The Map of Tiny Perfect Things

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La routine conjugale associée au télétravail vous donne l’impression d’être prisonnier d’une boucle temporelle ? Les scénaristes hollywoodiens ont visiblement anticipé ce sentiment d’éternelle répétition. Mis en chantier avant le Covid, Palm Springs et The Maps of Tiny Perfect Things, deux films récemment débarqués sur nos écrans, renouvellent en effet le genre du time loop appliqué à la comédie romantique. Un genre dans le genre, puisque les histoires de boucle temporelle se déclinent aussi dans le cinéma d’action (Source Code), la science-fiction (Edge of Tomorrow), l’horreur (Happy Birthdead)… Mais c’est bien dans le registre de la rom-com que brille le joyau de cette famille de films : Un Jour sans fin.

Dans cette délicieuse comédie existentielle et morale à la Frank Capra, réalisée en 1993 par Harold Ramis, Bill Murray joue un journaliste météo cynique qui, furieux de devoir couvrir la pittoresque « Journée de la marmotte » dans un bled de Pennsylvanie, se retrouve condamné à revivre chaque jour le même jour, et s’adoucit peu à peu en tombant amoureux de sa productrice. C’est à cette référence que se rapportent naturellement Palm Springs et The Maps of Tiny Perfect Things, offrant de nouvelles réponses à cette question cruciale : pourquoi les boucles temporelles et les histoires d’amour font-elles si bon ménage ?

S’il y a bien quelque chose que tout couple cherche à éviter, c’est la routine. Or, cette routine, les films de boucle temporelle la pousse à son paroxysme, comme un test ultime pour le duo amoureux. Comment conserver la flamme quand chaque jour se ressemble ? Réalisé par Max Barbarkow, Palm Springs met en exergue l’immaturité de ses personnages, et ce n’est que lorsqu’ils l’auront usée jusqu’à la corde qu’ils seront prêts à s’aimer vraiment. Nyle (Andy Samberg) et Sarah (Cristin Milioti, habituée des twists temporels après avoir joué la mère dans How I Met Your Mother) se rencontrent à un mariage, et se retrouvent tout aussitôt pris au piège d’un time loop. Leur réflexe ? Retomber en adolescence et tenter un maximum d’expériences extrêmes, drogue, sexe, et gueules de bois. Ainsi le film renvoie ironiquement dos à dos la sacralisation de l’amour conjugal (censé être un jour de joie « unique », le mariage devient une torture répétitive) et la quête vaine d’y échapper à tout prix (à force, les comportements de fuite finissent eux aussi par devenir lassants).

Mais finalement, la routine est-elle quelque chose de si négatif ? Dans The Maps of Tiny Perfect, le réalisateur Ian Samuels remet en question cette idée reçue, emmenant ses personnages à comprendre le bonheur tout simple que représente le fait de rester avec un être cher, jour après jour. Son héros, Mark (Kyle Allen), est coincé dans une journée des plus banales : petit-déjeuner en famille, cours, piscine, promenade et rebelote. Celle de Margaret (Kathryn Newton), qui n’apparaît que plus tard, est plus mystérieuse, s’achevant toujours à la même heure par un appel qui l’oblige à partir. Mais son apparition à la piscine constitue un évènement qui fait comprendre à Mark quelle est enfermée dans la même boucle que lui. Dès lors, plutôt que de se lancer dans des expériences extrêmes, c’est dans les petits « moments parfaits » du quotidien qu’ils cherchent le moyen de tromper la lassitude. On se souvient de Paterson, où Jim Jarmusch jouait sur la répétition d’une vie à deux en apparence banale, pour montrer par d’infimes variations qu’en réalité chaque journée est unique à qui sait lui porter l’attention qu’elle mérite. Ian Samuels adopte la même démarche, cette fois au service non pas de la vie conjugale, mais de l’apprentissage de l’amour.

À l’encontre des clichés habituels du coup de foudre et de la passion dévorante, Mark et Margaret tombent amoureux progressivement, le sentiment qu’ils éprouvent l’un pour l’autre grandissant à chaque nouveau moment précieux qu’ils partagent. Il en va de même pour Nyles et Sarah dans Palm Springs, qui ne tombent réellement amoureux que lorsqu’ils prennent le temps de se poser, de regarder ce qu’il y a autour d’eux, et de se regarder l’un l’autre, lors d’une nuit à la belle étoile où les dialogues cyniques laissent la place aux doigts qui s’entrelacent et aux prunelles qui se contemplent. Peut-être comprennent-ils alors que le rituel du mariage dont ils se moquaient n’est qu’une symbole, une journée qui signifie que l’on souhaite passer ensemble toutes celles qui suivront. Au cœur des deux films réside un paradoxe : comment pérenniser un imprévu ? Découvrir qu’une autre personne est en boucle avec eux constitue pour les personnages un miracle galvanisant, qui les pousse à vouloir construire quelque chose avec elle, pour profiter plus longtemps de l’évènement qu’elle représente. Toute rencontre est une surprise que l’on voudrait réitérer chaque jour. Dans About Time, la love story temporelle du maître de la rom-com Richard Curtis, le héros capable de voyager dans le temps découvre au fur et à mesure de son histoire d’amour qu’il ne doit pas tout corriger, car l’impromptu est ce qui forge de beaux souvenirs partagés. C’est un peu le même cheminement pour les amoureux de Palm Springs et The Map of Tiny Perfect Things. Quand le même jour se répète ad libitum, l’autre qui en a conscience aussi est à la fois le pilier le plus sûr et le seul facteur possible d’imprévisibilité. Ainsi la relation qu’entretiennent les deux personnages qui partagent l’expérience de tourner en boucle se place-t-elle forcément au centre, puisque que c’est au fond la seule possible. Dans un environnement qui fait du sur place, l’autre, même si lui aussi est là chaque jour, devient le seul moyen de progresser et de maintenir le jeu ouvert. Ce qui fait la différence et rallume quotidiennement la flamme, c’est la complicité.

Cette complicité qui rapproche Palm Springs et The Map of Tiny Perfect Things est aussi ce qui les distingue de leur modèle Un Jour sans fin : ici, homme et femme abordent l’aventure amoureuse sur un pied d’égalité. Dans le film de 1993, c’était déjà la relation amoureuse qui guidait l’évolution du monsieur météo incarné par Bill Murray. Contraint de tourner le dos à sa propre existence, il traversait les cinq étapes du deuil (ce concept de pop-psychologie inspiré des théories de la psychiatre suisse Elisabeth Kübler-Ross) grâce à l’aspiration de conquérir le personnage d’Andie MacDowell. Et c’est d’ailleurs quand tous ses essais de marchandage avait échoué qu’il entrait dans la phase 4, la dépression, et multipliait les tentatives de suicide, vaine porte de sortie. Sans relation sur laquelle s’appuyer, la vie en boucle n’a décidément pas de sens. Mais dans Un Jour sans fin, le héros est le seul a en prendre conscience. Star du film, Bill Murray garde une longueur d’avance sur le personnage Andie MacDowell, qui, n’ayant pas conscience de la boucle temporelle, se réduit finalement à un banal love interest manipulé par celui qui mène la danse. Dans Palm Springs et The Map of Tiny Perfect Things au contraire, les héros masculins sont rapidement rejoints par des vis-à-vis féminins complices, qui transforment l’intrigue et y prennent une importance similaire. Aussi touchantes l’une que l’autre, Sarah l’adulte incomprise et Margaret la cool kid énigmatique viennent gripper la mécanique bien rôdée de la journée des hommes, et ce sont elles qui les obligent à se mettre en mouvement.

Dans la même galère, les couples de Palm Springs et The Map of Tiny Perfect Thing diffèrent également du héros d’Un Jour sans fin en ce qu’ils n’ont pas pour objectif initial de sortir de leur cocon temporel. À l’inverse, ces personnages typiquement adulescents, représentatifs d’une époque où la foi en l’avenir est moins évidente qu’il y a trente ans, semblent jouir du confort que leur apporte la boucle en leur évitant de se confronter aux défis de l’existence adulte. The Map of Tiny Perfect Thing utilise d’ailleurs les codes du teen movie pour mettre en scène la peur de grandir de ses personnages, entre Mark, ado paumé qui ne sait pas ce qu’il veut faire de son avenir à qui la boucle permet de continuer à procrastiner, et Margaret, clouée à sa journée par un deuil qu’elle refuse de faire. C’est la rencontre qui les réveille et leur permet d’avancer, et leur premier baiser scellera leur choix d’affronter le futur. Dans Palm Springs, avant même la boucle, les deux personnages étaient déjà coincés dans des vies qui ne leur convenaient pas, incapables, par passivité, de prendre les décisions qui s’imposaient. Après leur rencontre, c’est du conflit qui les oppose que viendra le changement, obligeant chacun à se battre à la fois pour ce qui est bon pour lui et pour convaincre l’autre de le suivre. « I think that life should be shared now and I need you to survive », finira par dire Nyles à Sarah.

Que ce soit dans l’harmonie ou dans le désaccord, la relation, quand elle est authentique, est toujours motrice. Comment alors pourrait-on s’ennuyer ? Dans les deux films, la boucle temporelle ne sert plus à punir les personnages comme dans Un Jour sans fin, où le héros misanthrope et cynique se retrouvait contraint d’apprendre à aimer son prochain, mais plutôt à offrir à des individus immatures le temps d’apprendre à vivre et à s’aimer. Ce temps précieux qui dans la vie, lorsqu’il nous manque, est le terreau des regrets.

Palm Springs et The Map of Tiny Little Things sont disponibles sur Amazon Prime Vidéo.

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