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Miss Lovely, au-delà des frontières

Somewhere Else et Dulac Cinémas unissent leur force pour vous proposer une sélection hebdomadaire de films, accompagnés d’animations pour nourrir votre projection. Cette semaine, gros plan sur Miss Lovely, d’Ashim Ahluwalia, disponible sur MUBI. Un film libre et décomplexé, héraut du nouveau cinéma indépendant indien.

Par Paul Rothé

Temps de lecture 5 min

Miss Lovely

Bande-Annonce

En marge du puissant Bollywood et de ses superstars Kareena Kapoor ou Shah Rukh Khan, des cinéastes indiens aspirent à tracer de nouveaux chemins. Ashim Ahluwalia est l’un d’entre eux. Après John & Jane (2005), un documentaire indé sur les travailleurs des call centers, le cinéaste signait à 40 ans son premier long-métrage de fiction avec Miss Lovely. Retenu dans la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes en 2012, le film, qui s’intéresse à l’illégale industrie pornographique mumbaikar, devait initialement être un documentaire. Ashim Ahluwalia avait en effet passé un an et demi à discuter avec des gens de ce milieu, avant de comprendre qu’aucun n’accepterait de parler face caméra. La fiction s’est alors imposée comme un plan B, qui a détendu tout le monde. « Tant qu’ils étaient en costume, ils avaient l’impression de ne pas trop se dévoiler, mais ils jouaient essentiellement leur propre rôle, confie le cinéaste dans une interview pour le site américain The Ultimate Rabbit. Cela a donné au film une atmosphère authentique, qu’il aurait été presque impossible à recréer artificiellement. » En effet : Miss Lovely sonne juste, et ses faux airs de documentaire sont renforcés par le tournage sur pellicule.

Pour pénétrer dans le monde obscur qu’Ashim Ahluwalia filme avec réalisme, Miss Lovely s’appuie sur des personnages, Vicky et Sonu. Dans l’Inde pourtant puritaine des années 80, où la pornographie est sévèrement réprimée, les deux frères réalisent des films X. Leurs caractères sont opposés : l’ambitieux Vicky aspire à décider ; Sonu le prudent a moins le goût du pouvoir. Et lorsque le premier décide de faire affaire avec la pègre, c’est au grand dam du second. Sonu, qui lui, rêve de réaliser une comédie romantique, se trouve pris au piège d’un système qui l’en empêche. Guidés par la seule volonté de générer de l’argent, les mafieux demandent des images toujours plus trash aux deux frères. À travers ces films asservis à la roupie, qui n’ont plus rien à voir avec l’art, c’est une image de la mort du cinéma que dessine entre les lignes Miss Lovely – ou du moins une métaphore de son industrialisation outrancière, à Bollywood ou ailleurs.

« Miss Lovely s’impose comme l’incarnation d’un nouveau cinéma indien plein d’idées »

Freiné dans ses aspirations, Sonu devient peu à peu l’antagoniste de son frère, notamment à cause de Pinky, la femme dont il est fou amoureux, et que Vicky convoite également. Le film décortique les rapports fraternels à la manière de Visconti dans Rocco et ses frères (1960), à la différence près que si Rocco est un saint, Sonu n’a pas été touché par la même grâce… C’est ici une descente aux enfers qu’on nous relate, la colère de Sonu montant jusqu’à l’implosion du duo, violente et sanglante. Miss Lovely mêle ainsi différents genres. Film noir, romance, film d’horreur pornographique, documentaire… Le long-métrage s’ouvre même sur une musique digne d’un western spaghetti – Ashim Ahluwalia a notamment travaillé avec des compositeurs italiens, Egisto Macchi et Piero Umiliani.

Le résultat : un mélange un peu foutraque et bouillonnant, qui donne parfois le sentiment d’échapper à son auteur. Mais ces quelques maladresses sont celles d’un film qui cherche à défricher un territoire inexploré, et Miss Lovely s’impose comme l’incarnation d’un nouveau cinéma indien plein d’idées. Dix ans après sa sortie, que reste-t-il de cette énergie ? Si la nouvelle vague indienne peine encore à s’exporter, l’élan demeure, et certains de ses représentants parviennent à franchir les frontières, comme Anurag Kashyap (révélé en 2012 avec Gangs of Wasseypur) ou Geethu Mohandas (dont le dernier film, Moothon, a été présenté en 2019 au Festival de Toronto).

Pour ce qui est d’Ashim Ahluwalia, depuis Miss Lovely, il a sorti trois autres films, qui ont connu la distribution aléatoire du cinéma non-commercial. Events in a Cloud Chamber, passé sous le radar en 2016 ; Daddy, diffusé par Amazon Prime Video dans les pays anglo-saxons en 2017 ; puis un segment de l’anthologie d’horreur The Field Guide to Heaven (2018), où il partageait la très bonne compagnie de l’Anglais Peter Strickland (The Duke of Burgundy) et des Autrichiens Veronika Franz et Severin Fiala (Good Bye Mommy), et qui a pas mal tourné dans les festivals. Toujours à la marge, mais pas porté disparu pour autant, le réalisateur se bagarre pour garder sa place dans l’internationale select du cinéma indé, tout en continuant à cultiver l’esprit novateur de Miss Lovely.

Miss Lovely est actuellement disponible sur MUBI

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