Jojo Rabbit – MoonReich Kingdom

Taika Waititi, le nouveau chouchou de Disney,
s’offre une parenthèse entre deux Thor pour se lancer
dans la course aux Oscars avec une comédie délirante
sur un enfant dont l’ami imaginaire est Adolf Hitler.

Par Julien Lada

Temps de lecture 5 min

Jojo Rabbit

Bande Annonce

À 44 ans, Taika Waititi est le nouveau roi d’Hollywood. Le Néo-Zélandais, révélé par un court-métrage nommé aux Oscars 2004 (Two Cars, One Night) a notamment réalisé Thor : Ragnarok, et devrait enchaîner avec Thor, Love and Thunder. Au cours du très médiatisé rachat de Fox par Disney, le studio à mis la main sur Fox Searchlight le studio « indé » de la major. Parmi les projets en développement, Jojo Rabbit, produit, écrit et réalisé par Waititi, sera donc l’un des rares à échapper à l’échafaud.

Les premières images et bandes annonces donne le ton du projet : Jojo Rabbit est une satire se déroulant sous le IIIe Reich. Adaptation lointaine du roman Le Ciel en cage de Christine Leunens, il suit les aventures de Jojo Beltzer (Roman Griffin Davis), alias Jojo Rabbit, membre des Jeunesses hitlériennes et fervent petit nazillon, tellement inféodé à l’idéologie nationale-socialiste qu’il s’invente un ami imaginaire qui n’est autre… qu’Adolf Hitler, incarné par Waititi en personne. Sauf que le jeune homme découvre que sa mère (Scarlett Johansson) fait partie d’un réseau de résistants et héberge, au cœur même de sa maison, une jeune fille juive, Elsa (Thomasin McKenzie). Un monde va s’écrouler pour lui, remettant en cause son engagement, et son amitié fictive.

Difficile de faire sujet plus clivant que d’aborder le passé douloureux du nazisme sous l’angle de la comédie. Et Jojo Rabbit ne se retient jamais : ça « Heil Hitler! » à tout-va, ça gambade dans les champs grenades presse-purée à la main… Jojo Rabbit est fait pour faire grincer les dents, et voir une firme aussi policée dans ses contenus que Disney donner son aval (avec quelques réticences selon certains échos) à une telle entreprise s’avère une agréable surprise. D’origine juive (et maori également), Taika Waititi s’inscrit dans la longue liste des cinéastes ayant utilisé le rire grinçant et auto-dépréciateur pour aborder le souvenir douloureux de l’Holocauste, au premier rang desquels on retrouve le Mel Brooks des Producteurs, dont le faux musical « Le Printemps d’Hitler » a influencé Jojo Rabbit. Chez l’un comme chez l’autre (Brooks a d’ailleurs salué le film de son jeune collègue), le rire n’esquive jamais la douleur et l’horreur du nazisme.

Brillant roman filmique d’apprentissage, le film de Taika Waititi dépasse son cadre historique pour créer une fable humaine

Inglorious Boy-Scout

Mais là où Jojo Rabbit s’en sort brillamment, c’est qu’il enrobe son discours sous une forme subtile mêlant la fable et le coming of age movie, plus encore que de la comédie. L’humour n’y est pas une fin en soi, l’occasion d’aligner des pastiches douteux pour le simple plaisir de la transgression. Il n’y est pas non plus une posture morale, par laquelle on se moquerait avec les certitudes confortables de ceux qui n’ont jamais connu la guerre et le totalitarisme. Le rire ici est toujours salvateur, servant , en creux, à sonder la part d’humanité pas encore totalement éteinte. Il est aussi, derrière ce grotesque mais machiavélique Hitler de pacotille joué par le cinéaste, un apprentissage pour le jeune Jojo.

Si l’on devait trouver le meilleur point de comparaison pour aborder Jojo Rabbit, il faudrait plutôt s’aventurer vers le Moonrise Kingdom de Wes Anderson. Waititi lui emprunte une partie de ses tons pastels, de son formalisme visuel ou encore de son goût pour les playlists raffinées. Il lui emprunte surtout cette approche à hauteur d’adolescent des troubles qui accompagnent cet âge, notamment la naissance du sentiment amoureux. Une scène de baiser sur la plage au son du Temps de l’amour de Françoise Hardy chez l’un devient une danse d’amour réconciliatrice chez l’autre. La réussite de Jojo Rabbit se loge là, dans la complicité immédiate qui se noue entre la révélation Roman Griffin Davis et la fantastique Thomasin McKenzie, qui confirme son éclosion comme nouveau talent à suivre à Hollywood après l’avoir vu irradier l’excellent Leave No Trace de Debra Granik l’an dernier.

Jojo Rabbit aurait pu être une pochade politique multipliant les œillades appuyées au contexte politique contemporain, mais il choisit, et c’est tant mieux, d’être autre chose. Brillant roman filmique d’apprentissage, le film de Taika Waititi dépasse son cadre historique pour créer une fable humaine, transportée par un sens du romanesque qui ne prend jamais le pas sur les événements douloureux qu’il dépeint. Un film que probablement seul Taika Waititi pouvait se permettre de réaliser du côté de Disney, mais qui devrait rappeler que la satire, tout comme le cinéma, n’a aucune limite tant qu’elle est bien faite.

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