Poppy Field, au Festival Chéries-Chéris

Eugen Jebeleanu : « Le cœur du film, c’est l’homophobie internalisée. »

Dans Poppy Field, présenté au Festival Chéries-Chéris, qui se déroule à Paris jusqu’au 30 novembre, le metteur en scène de théâtre Eugen Jebeleanu suit un gendarme homosexuel, contraint d’encadrer une manifestation homophobe dans un cinéma de Bucarest. Un beau premier film, au carrefour du politique et de l’intime.

Par Caroline Veunac

25 novembre 2021

Temps de lecture 10 min

En 2013, un groupe interrompt une séance de The Kids are All Right dans un cinéma de Bucarest, pour protester contre la projection d’un film qui raconte l’histoire d’un couple lesbien. Huit ans plus tard, le metteur en scène de théâtre Eugen Jebeleanu répond à cet évènement (qui n’est pas resté isolé, puisqu’en 2018, le film de Robin Campillo 120 Battements par Minutes déclenchera un nouveau raid des ultra-conservateurs) par un autre film, son premier, Poppy Field (Camp de Maci en VO). Il y reconstitue la manifestation, mais à travers le regard d’un personnage fictif, Cristi (Conrad Mericoffer), un gendarme homosexuel en intervention sur les lieux. C’est l’occasion de mettre en scène une double violence, dont Cristi est à la fois spectateur et partie prenante : celle des extrémistes religieux à l’encontre de la communauté LGBTQ+, mais aussi celle du gendarme à ses propres dépens, lui qui vit son orientation sexuelle comme un secret honteux.

Au centre d’un dispositif qui donne corps à l’enfermement – de l’appartement aux rideaux fermés où Cristi fait l’amour avec son petit ami français à la salle de cinéma occupée, tout se passe entre quatre murs –, Eugen Jebeleanu filme le déni, la haine de soi retournée contre les autres, et peut-être, le début d’un réveil. Pas encore un coming out, mais la conscience inédite, chez Cristi, qu’il a peut-être le droit de ne pas se traiter de la sorte, et la possibilité de porter un autre regard sur lui-même. Si ces 24 heures dans la vie d’un gendarme gay dans le placard ne sont pas, émotionnellement, de tout repos, elles s’achèvent littéralement sur une porte qui s’ouvre. Eugen Jebeleanu vit depuis dix ans entre Bucarest et Paris, où il a monté la Compagnie des Ogres avec son partenaire au théâtre et à la ville Yann Verburgh. C’est donc dans un français parfait qu’il nous raconte l’histoire et les intentions de son film.

Vous êtes un metteur en scène de théâtre expérimenté, et Poppy Field est votre première expérience cinématographique. Pourquoi avoir fait un film, et pas une pièce ?

C’est la productrice qui m’a appelé pour me proposer de réaliser ce film. D’abord je  suis resté interloqué, car je n’avais jamais rien fait pour le cinéma, même pas un court-métrage. J’avais un peu peur de ne pas avoir les codes, le vocabulaire… Et puis j’ai lu le scénario et je me suis rendu compte que ça avait du sens par rapport à mon travail au théâtre, où je m’intéresse depuis plus de dix ans aux problématiques LGBT dans la société roumaine. Un homosexuel qui mène une double vie, c’est une histoire que j’avais souvent vue… J’ai senti que j’avais une responsabilité civique et sociale de faire ce film, d’autant plus qu’il est inspiré d’un fait réel.

La manifestation homophobe que le film et en scène est-elle représentative de la manière dont la communauté LGBT est traitée dans la société roumaine en général ?

C’est un pays qui fait des progrès par rapport à ces sujets-là, mais il ne faut pas oublier que la dépénalisation de l’homosexualité en Roumanie ne date que de 2001. C’est encore un sujet tabou, dont on ne parle pas ; dans l’éducation c’est très compliqué, que ce soit à l’école ou dans la famille ; et l’église orthodoxe est très forte pour se battre en faveur de la famille traditionnelle. En 2018, un référendum a été proposé pour changer la constitution, afin de préciser que la famille ne pouvait être une union qu’entre un homme et une femme. Le référendum n’est pas passé, et finalement c’est à ce moment-là qu’on a commencé à parler un peu plus des problématiques de la communauté LGBT. On avance, mais à tout petits pas.

Le sujet du film, c’est finalement moins l’agressivité des manifestants que le rapport de Cristi à sa propre homosexualité…

Le cœur du film, c’est l’homophobie internalisée que vit Cristi. Sa lutte et son combat avec lui-même, avec ses propres peurs, ses propres rejets et ses propres phobies, qui  sont fondés par l’éducation que l’on reçoit en Roumanie. Il vit avec la culpabilité d’être homosexuel. Et c’est finalement lui qui se met le plus de bâtons dans les roues, qui s’auto-censure, alors que même ses collègues, au bout du compte, ça leur importe peu de savoir ou pas. Je ne voulais pas faire un film sur le coming out, mais plutôt raconter le tourment intérieur de quelqu’un qui n’arrive pas à s’accepter soi-même.

Le morceau de bravoure est une longue scène, dans laquelle vous nous enfermez, aux côtés de Cristi, dans la salle de cinéma occupée par les manifestants. Qu’avez-vous gardé du théâtre pour la mise en scène de cette séquence ?

J’ai eu la chance de travailler avec Marius Panduru, le chef opérateur qui a notamment collaboré avec Radu June sur son film (ndlr : Bad Luck Banging and Looney Porn, Ours d’or au dernier Festival de Berlin). Grâce à lui, je me suis senti en confiance du point de vue de l’image, et il m’a dit tout de suite dit de ne rien changer à ma manière de travailler au théâtre, juste d’être conscient de la caméra, comme si le public était là à 360°. Du coup, j’ai beaucoup répété, pendant quatre mois, avec les acteurs, pour commencer à mettre en espace chaque séquence, et Marius nous rejoignait pour qu’on décide ensemble comment on allait filmer ça. On a choisi de tourner en pellicule 16 mm pour donner du contraste et de la profondeur à l’image. On a su aussi très vite qu’on voulait une caméra à l’épaule, comme une sorte de témoin qui suit Cristi pendant 24 heures, et des longs plans-séquence pour se rapprocher du documentaire, presque comme s’il n’y avait pas de montage. On s’est beaucoup inspirés des images de la manifestation réelle, et on voulait retrouver la même tension.

La tension vient aussi du fait que l’on assiste à la scène à travers les yeux de Cristi, qui est d’une certaine manière « undercover ».

Oui, j’ai voulu mettre en espace l’enfermement qu’il vit à l’intérieur, par la manière dont on le filme, dont on le suit, dont on le perd parfois dans la foule, et ses moments de silence quand il regarde les autres. Conrad Mericoffer est d’ailleurs particulièrement bon dans les silences, dans les moments où le personnage encaisse.

 

Comment l’avez-vous choisi pour interpréter Cristi ? En Roumanie il fait surtout des séries télé…

Je le connais depuis très longtemps, on était ensemble à l’école de Bucarest. Je l’avais un peu perdu de vue, mais quand on cherchait un acteur pour le film, j’ai repensé à lui. Il est venu en audition et je l’ai trouvé super. Pour moi, c’est l’un des meilleurs acteurs roumains de sa génération, parce qu’il est extrêmement touchant, avec son regard trouble qui cache un intérieur chargé, et en même temps très net, juste, dans sa manière de parler. Il ne tombe jamais dans le surjeu, qui aurait créé du pathos. Je ne voulais pas que sous prétexte que le personnage est homosexuel, ce soit un « rôle de composition ». Avec Conrad, on s’est posé plein de questions sur la vie intime de Cristi, mais on n’a jamais parlé de son orientation sexuelle en tant que telle. L’homosexualité n’est pas un job. Ou alors il faudrait se poser la question de comment jouer un hétérosexuel.

Après ce premier film réussi, votre prochain projet sera-t-il pour le théâtre ou pour le cinéma ?

J’ai une histoire en tête, inspirée de mon enfance et de mon adolescence, durant laquelle j’ai fait de la danse sportive et vécu la pression d’être dans les compétitions sportives de haut niveau. J’ai envie de m’emparer du sujet de la performance chez les jeunes et de la pression pour gagner l’amour et la fierté des parents. Ce sera d’abord un seul en scène au théâtre, et j’espère ensuite en faire un film, pour raconter les choses sous une autre facette, d’une façon plus fictionnelle. J’aime l’idée d’aborder un même sujet à travers plusieurs disciplines.

Poppy Field, le samedi 27 novembre à 20h10 et le mercredi 24 novembre à 22h15 au MK2 Beaubourg, dans le cadre du Festival Chéries-Chéris (programme complet : www.cheries-cheris.com).

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