Journées Cinématographiques de Saint-Denis

Le chien, meilleur ami de la femme

Chaque année depuis 20 ans, les Journées Cinématographiques de L’Écran de Saint-Denis offrent un panorama de l’évolution des mentalités à travers le prisme du cinéma. Le thème de cette année, « La Part animale », permet notamment de voir ou revoir des films qui interrogent les liens entre féminisme et animalisme, dont le magnifique Wendy et Lucy, de Kelly Reichardt.

Par Caroline Veunac

9 mars 2021

Temps de lecture 10 min

Wendy et Lucy, de Kelly Reichardt (2008) ; Spoor d’Agnieszka Holland (2017) ; Kala Azar, de Janis Rafa (2020) : ces trois longs-métrages mettent en rapport la violence de la société capitaliste et patriarcale à l’encontre des femmes et des animaux. Présentés aux Journées Cinématographiques de Saint-Denis, qui se déroulent en ligne du 10 au 30 mars, ils s’intègrent dans une sélection de films autour de la « La Part animale ». Un thème on ne peut plus d’actualité à une époque où la condition des animaux est portée à la notre conscience par les courants écologistes, et animalistes en particulier (une proposition de loi pour lutter contre la maltraitance animale a été adoptée à l’Assemblée nationale le 29 janvier dernier).

« Faut-il manger les animaux ? », se demandait l’écrivain américain Jonathan Safran Foer dans un essai en 2009, dénonçant les terrifiantes pratiques de l’élevage extensif. Faut-il utiliser leur peau pour fabriquer nos chaussures et les revêtements de nos voitures ? Peut-on encore tolérer les souffrances que nous infligeons à d’autres êtres sensibles ? Le veganisme est-il une solution à la crise climatique ? Que ce refoulé éthique et philosophique revienne nous regarder dans les yeux dans le même temps où celui de la violence systémique qui s’exerce à l’encontre des femmes nous explose à la figure – et alors qu’un virus a franchi la barrière des espèces, plongeant le monde dans le chaos – n’est pas un hasard.

Il existe en effet des zones de recoupement entre les pensées écologiste, animaliste et féministe, au sein d’une famille plus vaste que l’on peut qualifier d’écoféminisme. Si l’idée que les femmes auraient un commerce privilégié avec la nature a un goût trop essentialiste aux yeux de nombreuses féministes, elles s’entendent plus largement sur celle que le saccage de la planète et l’exploitation du corps féminin ont des racines communes, et que la fin de l’un et de l’autre contribuerait à restaurer un équilibre écologique, au sens large du terme. La convergence féminisme-écologie traverse le cinéma des vingt dernières années, de Lady Chatterley (Pascale Ferrand, 2006) à Aquarius (Kleber Mendonça Filho, 2016) ; de Princesse Mononoké (Hayao Miyazaki, 1997) à Vaiana (Ron Clements et John Musker, 2016) ; de Mad Max : Fury Road (George Miller, 2015) à The Nightingale (le puissant dernier film de Jennifer Kent, réalisé en 2018, dont on vous reparlera en avril lors de sa sortie DVD).

Wendy et Lucy de Kelly Reichardt

La particularité des trois films que les Journées de Saint-Denis nous permettent de découvrir ou de redécouvrir est d’ajouter à l’équation le sort des animaux, représentés par leur membre le plus domestique : le chien. Chacun à sa manière, Wendy et Lucy, Spoor et Kala Azar laissent entendre que contrairement à l’adage, l’homme serait en réalité son pire ennemi, tandis que la femme serait au contraire sa meilleure alliée, elle que la domination masculine n’a également de cesse de vouloir domestiquée. Dans Wendy et Lucy, peut-être le plus beau et le plus pur film de la grande cinéaste américaine Kelly Reichardt (à laquelle le Centre Pompidou devait consacrer une rétrospective en 2020, reportée à l’automne prochain), Wendy, une jeune femme sans domicile fixe (interprétée par Michelle Williams), cherche à rejoindre l’Alaska avec sa chienne Lucy pour y trouver du travail, mais fait du surplace dans une ville industrielle de l’Oregon où sa voiture est tombée en panne et où, bientôt, Lucy disparaît.

Pour ceux et celles que le film Disney des années 80 Natty Gan, sur une fillette parcourant les États-Unis en compagnie d’un loup, dit quelque chose, Wendy et Lucy en est la version auteuriste, non édulcorée. Avec cette histoire dont le sublime dénuement rappelle parfois le Rosetta des frères Dardenne, Kelly Reichardt propose une relecture post-industrielle de la conquête de l’Ouest et du mythe de la Frontière, à travers le regard d’une femme (la réalisatrice creusera le sillon avec son western féministe La Dernière Piste quatre ans plus tard). Que reste-t-il à récolter de la vie quand tout a déjà été conquis par la force et consommé à l’excès ? « Il y avait une usine ici avant, dit à Wendy un vigile au catogan blanc, avec qui elle s’est liée d’amitié. Maintenant, je me demande ce que les gens font de leurs journées. »

Si Reichardt, qui s’attache à filmer les visages des hobos qui hantent l’envers du rêve américain, semble d’abord faire primer la grille sociale sur la grille féministe (la jeune Wendy et son vieil ami vigile, éclopés d’un système qui écrase les plus fragiles, se rejoignent dans la pauvreté), les deux s’avèrent en réalité inextricablement liées, et le couple Wendy-Lucy met clairement les ravages du capitalisme en corrélation avec le traitement des femmes et des animaux. Avec leurs prénoms en miroir, la jeune femme et sa chienne entretiennent un parfait rapport d’égalité, mais le simple fait que leurs corps évoluent hors de la sphère domestique où l’on voudrait les cantonner les met en proie au danger, tapi à la lisière du cadre, et les rend doublement victimes de la précarité et de la violence physique. Mais le film met également en scène la force de leur union. Dans une des premières scènes, Wendy et Lucy évoluent ensemble dans la nature, en harmonie. Arrivées en ville, où prédomine la loi du marché, un incident survient qui les sépare, et plus rien ne va. Et lorsque Wendy retourne dormir dans les bois, mais sans Lucy, elle se retrouve à la merci d’une agression. Sur le bitume ou les chemins, c’est leur solidarité qui les protège.

Kala Azar de Janis Rafa

Zones périurbaines défigurées par les cadavres d’usines et les entrepôts fantômes, semi-campagnes où l’herbe jaunit sous les assauts d’un soleil morne… Dans son premier long-métrage, Kala Azar, la plasticienne grecque Janis Rafa pousse la peinture des paysages du monde capitaliste jusqu’au limite du post-apocalyptique. Dans un coin désolé d’on ne sait où, un homme et une femme (un couple ?) vont de terrains vagues et zones pavillonnaires pour récupérer les cadavres de chiens victimes d’un mystérieux virus (comme un écho secret au Covid), et leur offrir une sépulture pour éviter qu’ils ne soient, justement, enterrés comme des chiens. Dans les marges, on sentira la présence inquiétante de jeeps pleines d’hommes armés, et la pression sournoise de petits chefs procéduriers. À la fin du film, on verra même une fanfare militaire jouer en bombant le torse dans une batterie de poulets.

À la brutalité bête et à l’orgueil boursouflé du patriarcat, le film oppose la célébration de l’intelligence charnelle, et même organique, des corps humains et animaux, libérant notamment ses personnages féminines des normes physiques imposées par la société marchande. Vergetures sur une cuisse de femme enserrant le torse de son amant pendant qu’ils font l’amour, pilosités au naturel, longs cheveux blancs se mêlant au pelage d’un chien, mèches et feuillages des arbres ondulés par le même vent… Le vivant quelque qu’il soit est filmé avec une même sensualité, jusque dans la décomposition, où tous, hommes, femmes, animaux et végétaux, redeviennent égaux. Des animaux morts, c’est ce que nous serons tous un jour ou l’autre.

Kala Azar entre également en résonance avec Spoor, réalisé par Agnieszka Holland (connue notamment pour ses collaborations avec David Simon sur les séries The Wire et Treme). En adaptant le roman de sa compatriote et prix Nobel de littérature 2018 Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, la réalisatrice polonaise aborde des thématiques proches de celles du film de Janis Rafa, sur un mode moins conceptuel, plus narratif, et au bout du compte plus optimiste. Janina Duszejko dite Duszejko (elle refuse farouchement qu’on l’appelle Madame) vit seule avec ses deux chiennes dans une maison de la campagne polonaise. En osmose avec la nature et les êtres vivants qui l’habitent, elle combat becs et ongles les mâles dominants du bled voisin, maris qui rudoient leurs compagnes, chasseurs qui déciment les animaux, et curé qui leur donne sa bénédiction (« les animaux n’ont pas d’âme, Dieu les a faits pour se soumettre aux hommes. »)

Spoor d’Agnieszka Holland

Plus toute jeune, célibataire, libre sexuellement et écolo : il n’en faut pas moins pour que Duszejko passe pour la folle du village, pour ne pas dire la sorcière – terme revenu en force dans la sémantique féministe, avec notamment la parution en 2018 de l’essai de Mona Chollet, Sorcières : la puissance invaincue des femmes (on retrouve d’ailleurs la sorcière dans Kala Azar, où l’on voit une vieille femme au cheveux longs préparer des onguents d’Aloé Véra pour soigner son chien). Plus atypiquement, à l’occasion d’un bal masqué où l’héroïne se déguise en loup, le film se réapproprie la figure du grand méchant loup de conte de fées, incarnation fictionnelle du prédateur masculin, pour la mettre au profit d’une revanche féministe et écologiste à laquelle les femmes ne seront pas les seules à prendre part.

Spoor peut rappeler par endroit le livre de Marlen Haushofer Le Mur Invisible, chef d’œuvre de la littérature autrichienne paru en 1963, et adapté au cinéma en 2012, où une femme se retrouve seule avec un chien dans les Alpes, après qu’une catastrophe l’a isolée du reste du monde derrière un mur invisible. Mais à la différence que Duszejko, elle, n’est pas seule. Son combat fait des émules aussi bien chez les femmes auxquelles elle offre spontanément sa sororité qu’auprès des hommes jeunes ou vieux qui, comme elle, aiment l’amour et la vie mieux que la mort et la possession. Ainsi se constitue autour d’elle une armée du bien, formée d’une fille du village maltraitée par son chasseur de mec, de deux prétendants de la même génération qu’elle – un voisin timide à grand nez et un entomologiste aux faux airs d’Harvey Keitel – et d’un jeune informaticien enthousiaste et sensible. Comme dans Wendy et Lucy, où l’héroïne trouve de l’aide auprès d’un homme plus âgé qu’elle ; comme dans Kala Azar, où le duo de fossoyeurs entretient une relation professionnelle et sexuelle égalitaire, le féminisme n’est pas l’exclusivité des femmes. Et l’animalisme est un humanisme. Spoor s’achève sur l’utopie d’une famille réinventée, affranchie des rapports de force traditionnels, où chiennes, femmes, hommes et enfants communient dans une nature généreuse. Les mots d’espoir que prononce alors Duszejko en voix off résonnent fort avec ce que nous sommes en train de vivre : « Une nouvelle voie va s’ouvrir à laquelle on ne peut pas s’attendre, et la réalité renaîtra. »

Journées Cinématographiques de L’Écran de Saint-Denis, en ligne du 10 au 30 mars.

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