De Dead Pigs à Birds of Prey

Cathy Yan, Hollywood aller-retour

La plateforme Mubi nous permet de découvrir le long-métrage chinois réalisé par la Sino-américaine Cathy Yan avant de prendre les commandes du blockbuster américain Birds of Prey, à voir ce mois-ci sur Canal+. Comment la trajectoire de cette jeune réalisatrice reflète-t-elle les enjeux cinématographiques de la diagonale Hollywood-Qingdao ? Décryptage.

Par Paul Rothé et Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min

Dead Pigs

Bande-Annonce

De Dead Pigs en 2018, un premier film indépendant réalisé en Chine, à Birds of Prey, blockbuster hollywoodien sorti deux ans plus tard, c’est un virage à 180 degrés qu’a opéré en peu de temps la Sino-américaine Cathy Yan. Étonnant ? Oui et non, tant plusieurs cinéastes chinois ou d’origine chinoise ont démontré ces dernières années les interactions croissantes entre le cinéma de l’empire du milieu et le cinéma hollywoodien. On pense à Zhang Yimou, sommité du cinéma chinois (Grand Prix au festival de Cannes en 1994 pour Vivre !), mettant en scène Matt Damon dans La Grande Muraille en 2016, film à gros budget co-produit par la Chine et les États-Unis, ayant pour vocation manifeste de cartonner sur les deux continents.

Dans le cas de Cathy Yan, trentenaire qui grandit entre Washington et Hong-Kong, avant d’entamer de brillantes études à Princeton puis à la Tisch School of the Arts de New York, le transfert n’est pas tout à fait de même nature. Son profil mixte se rapproche plus de celui de Chloé Zhao, qui, née à Pékin puis formée à New York, s’est faite remarquer en réalisant des films indépendants aux États-Unis (Les chansons que mes frères m’ont apprises, The Rider, Nomadland) avant d’être choisie cette année pour mener le prochain Marvel, Eternals. Les deux réalisatrices, qui ont à peu près le même âge, présentent l’avantage d’être des femmes et d’origine chinoise, deux facettes qui intéressent autant Hollywood en termes de représentation de la diversité à domicile, que de pouvoir d’attraction sur le marché chinois.

En termes de commerce extérieur, l’enjeu est colossal. Depuis quelques années, Hollywood est en effet confrontée à la rivalité grandissante de Chinawood. Basée à Qingdao (entre Shangaï et Pékin), la nouvelle centrale du cinéma chinois, dopée par un colossal marché intérieur, s’est mise à générer à un rythme de plus en plus soutenu ses propres blockbusters, qui font trembler l’usine à rêves américaine. Sorti début février en Chine, le film de Chen Sicheng Detective Chinatown 3 a ainsi généré en un seul jour plus d’un milliard de yuans (soit 134 millions d’euros), atomisant le record du meilleur lancement jusque-là détenu par Avengers : Endgame. Plus largement, la Chine est devenue en 2020 le premier box-office mondial. On pourra toujours mettre ce boom sur le compte de la Covid, mais reste que le séisme à Hollywood a pu faire penser au réveil de la faille de San Andreas. Heureusement pour les studios californiens, les méga-productions chinoises peinent néanmoins encore à s’exporter. Si Wolf Warrior 2 de Wu Jing a ainsi engrangé 870 millions de dollars de recettes en 2017, moins de 20 ont été récoltés hors du pays. Une donnée rassurante pour DC et consorts. Mais jusqu’à quand ? Rien ne dit que cette dynamique ne finira pas par s’inverser.

« Cathy Yan incarne une nouvelle génération capable de modifier les représentations à grande échelle »

Afin de partir à la conquête de l’est, confier des grosses productions à des cinéastes chinois ou d’origine chinoise est un moyen parmi d’autres pour Hollywood. La Sino-américaine Cathy Yan est de ceux-là, qui dressent naturellement un pont vers le marché chinois. Mais à l’instar de Chloé Zhao, la jeune réalisatrice représente également un atout pour répondre aux attentes d’un public occidental progressiste, qui exige l’accession des femmes et des minorités à la manœuvre de films à gros budget. Dans le sillage de Black Panther, qui a permis à la communauté afro-américaine de briser ce plafond de verre, puis de Patty Jenkins, première femme à la tête d’un blockbuster avec Wonder Woman 1984, Cathy Yan incarne une nouvelle génération capable de modifier les représentations à grande échelle. Parce qu’elle est d’origine asiatique, une communauté qui compte plus de 14 millions de membres sur le sol américain ; parce qu’elle est une femme ; mais aussi parce qu’elle a réalisé un premier film porteur de valeurs en phase avec l’époque.

En découvrant aujourd’hui ce premier long-métrage, Dead Pigs, on mesure à la fois le talent de la jeune femme, les raisons pour lesquelles elle a suscité l’intérêt en haut lieu, mais aussi ce qui lui a été confisqué par la sulfateuse hollywoodienne. Dans ce beau film choral, Cathy Yan dresse le portrait d’une Chine outrancièrement capitaliste, et choisit de placer au centre de cette fresque du fake un personnage féminin en résistance, Candy Wang (son double de fiction ?) qui s’oppose à des promoteurs immobiliers désirant mettre la main sur son terrain. Attachée à ses souvenirs, l’héroïne incarne le refus du pouvoir de l’argent et de la modernité à tout prix. Sa maison sera finalement broyée.

Difficile de ne pas voir une cruelle ironie, pour ne pas dire un total opportunisme, dans la récupération de cette cinéaste prometteuse, mise au service d’un blockbuster marketé comme féministe et inclusif comme s’en vante un peu trop fort son titre original, Birds of Prey (and the Fantabulous Emancipation of One Harley Quinn). Au-delà de l’intérêt stratégique pour une industrie hollywoodienne en quête de nouvelles figures de proue, il ne reste en effet pas grand-chose, dans Birds of Prey, du regard de la cinéaste redécouverte avec Dead Pigs. C’est d’autant plus dommage que la virulence politique et le sens du récit qu’elle démontrait dans ce premier film aurait pu s’exprimer avec force dans la figure d’Harley Quinn, l’anti-héroïne rebelle et amorale de l’univers DC. Mais Birds of Prey n’est que superficiellement engagé, et surfe sur la vague des blockbusters « auteuristes » levée par Joker, sans laisser la réalisatrice (secondée par Christina Hodson à l’écriture), vraiment exprimer sa vision.

Pour séduire la Chine, Hollywood est prêt à tout, y compris à amputer Men in Black 3 de dix minutes pour ne pas froisser les autorités pékinoises, ou à remercier la police du Xinjiang dans le générique de Mulan, en fermant les yeux sur le génocide perpétré dans la région à l’encontre des Ouïghours. Et pour s’acheter une bonne conscience progressiste, elle n’hésite pas à transformer les voix singulières en chevilles ouvrières de films formatés qui n’ont d’émancipateurs que le nom. C’est le génie du capitalisme que de métaboliser ceux qui le dénoncent : comme Candy Wan, Cathy Yan n’a pas réussi à sauver sa maison. Et c’est elle-même qui le dit. « C’était  vraiment difficile, confiait-elle récemment dans le podcast The Playlist. Lorsque vous avez affaire à un budget comme celui de Birds of Prey et à ce genre de pressions de la part d’un studio, en particulier un studio qui subit beaucoup de changements, vous finissez inévitablement par devoir faire des compromis et vous battre pour des trucs. Vous en gagnez quelques-uns, et vous en perdez beaucoup. » Pour son prochain film, la réalisatrice changera à nouveau d’échelle en adaptant Sour Hearts, le roman de Jenny Zhang (publié en France sous le titre Âpre Cœur). Développé avec A24, la société de production de Moonlight, Midsommar ou Lady Bird, ce projet annonce son retour au cinéma d’auteur. On ne peut que s’en réjouir.

Dead Pigs est actuellement disponible sur Mubi et Birds of Prey sur Canal+ et MyCanal. 

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