De Sang Froid, de Richard Brooks, en DVD

Vrai faux crime

Première adaptation du best-seller de Truman Capote, De Sang Froid a longtemps été perçu comme le modèle du true crime détaillé et réaliste. Une illusion créée de toutes pièces par le réalisateur Richard Brooks, qui signait son dernier chef-d’œuvre.

Par Michaël Patin

Temps de lecture 5 min

De Sang Froid

Bande-annonce

Un « excellent quasi-documentaire » : quand De Sang Froid sort sur les écrans américains en 1967, le compliment du New York Times semble approprié. Sans doute parce qu’on ne juge pas tant « le nouveau film de Richard Brooks » (Elmer Gantry, Les Professionnels), que « l’adaptation du best-seller de Truman Capote », publié l’année précédente après une parution en feuilleton dans The New Yorker, et qui connaît un succès fulgurant. Fruit d’une longue enquête sur un fait divers qui avait défrayé la chronique en 1959 (le meurtre, par deux jeunes hommes, d’un fermier du Kansas, et de trois membres de sa famille, sans mobile apparent), le livre est vendu comme le premier roman de nonfiction. Une révolution littéraire auto-proclamée par Capote, qui, avec son amie auteure Harper Lee (To kill a mocking bird), a visité les lieux, recueilli les faits, interrogé les protagonistes (nouant une relation avec les assassins, Perry Smith et Richard Hickock, jusqu’à leur exécution en 65), et jure que tout ce qu’il rapporte est vrai.

Lancé en production sur la foi d’un premier manuscrit, De Sang Froid, le film, reprend à son compte ce souci du détail qui va faire forte impression sur ses contemporains. Tout en prenant ses libertés avec l’œuvre de Capote (construction en parallèle des événements précédents les crimes, invention d’un personnage de journaliste, impasse sur les réactions de la communauté), Brooks mène donc sa propre enquête sur place et décide de tourner sur les lieux-clés de l’affaire, de la ferme où a eu lieu le drame au palais de justice où Smith et Hickock ont été condamnés. Il pousse même le fétichisme jusqu’à employer le vrai bourreau qui a déclenché la trappe, pour rejouer la scène de leur pendaison. De quoi donner au public cette impression « quasi-documentaire » qui, avec le recul, élève De Sang Froid en leçon de mystification filmique.

Pourquoi notre regard a-t-il changé ? D’une part parce qu’en 50 ans, on a eu le temps de faire le compte des petits arrangements de Truman Capote avec les faits. D’autre, parce que les détails de cette histoire ne nous sont plus familiers : aucun décor du film ne rappelle une image vue aux actualités, et les références du débat d’idées (notamment l’article Murder without apparent motive de l’American Journal of Psychiatry, qui sert d’assise au profil psychologique des tueurs) ont pris l’allure de curiosités défraîchies. Et si ces éléments participent à leur manière au réalisme ‑ dans le sens d’une impression de réalité – c’est bien la mise en scène et autres « trucages » propres au cinéma qui font loi. Dès le cinquième plan (devenu iconique), où le visage de Perry Smith se découpe brusquement dans la pénombre en craquant une allumette, Brooks annonce le programme : De Sang Froid sera un film noir. En 1967, c’est un anachronisme, donc une déclaration d’intention stylistique.

Tous les codes du genre sont là : la photographie noir et blanc sophistiquée, les éclairages expressionnistes, le montage cut excitant l’urgence et la désorientation, les rythmes et dissonances du jazz (superbe BO signée Quincy Jones), les dialogues trop ciselés pour être sociologiquement fiables, l’atmosphère poisseuse d’agonie morale et de fatalité. Mais Brooks ne s’arrête pas là. A l’esprit de sérieux de Capote, il substitue un humour noir corsé (l’assureur souhaitant « longue vie » au fermier juste avant sa mort, la session shopping où les criminels consomment leur bromance), tirant volontiers vers l’absurde (la séquence de l’auto-stop, avec un vieillard et un enfant, aurait sa place chez Jarmush). À l’objectivité journalistique brandie par l’écrivain, il oppose son agenda politique, transformant la dernière partie du récit en diatribe contre la peine de mort – l’une des plus cinglantes du cinéma. Et loin de chercher l’équilibre des faits, il épouse le point de vue de Smith, dont les obsessions, les souvenirs, les mensonges prennent corps à l’écran.

Ainsi, De Sang Froid ne cesse de contredire sa prétention à imiter la vie : vu à travers les yeux du tueur, il ouvre une réalité parallèle où passé, présent et fantasme se télescopent. Proche de la transe, la performance de Robert Blake, qui interprète Smith, achève d’en faire  l’envers monstrueux du rebelle jamesdeanien. Ce n’est pas un hasard s’il est filmé comme une rock star : c’est ainsi qu’il s’imagine, descendant d’une lignée mythique d’outsiders. D’ailleurs, lorsqu’il finit par décrire les meurtres lors de son interrogatoire, il parle encore depuis son rêve – ou son cauchemar : « C’était comme si je lisais une histoire et qu’il fallait que je sache ce qui allait se passer, comment ça allait se terminer. » En 1966, Truman Capote affirmait donner à ses lecteurs la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. En 1967, déjà, Brooks rétorque qu’il est impossible, quand on sonde l’âme humaine, de démêler le vrai du faux. À peine érigé en genre sérieux, le true crime portait déjà en lui sa contradiction.

De Sang Froid, de Richard Brooks, disponible en DVD et Blu-Ray (Wild Side)

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