Crock of gold

ROCK’N’ROLL ANIMAL

En s’attaquant à la vie de Shane MacGowan, leader du groupe folk-punk The Pogues et cramé notoire, Julien Temple repousse les curseurs de son style, entre docu d’insider et collage frénétique. Tout à l’honneur (et au drame) du « sauveur de la musique irlandaise”.

Par Michaël Patin

Temps de lecture 5 min.

8 juin 2021

Crock of gold

Trailer

“J’aimerais que (mes fans) aient l’intelligence de discerner si je me suis fait baiser ou s’ils ont tout foiré. Ce qui risque d’arriver si c’est Julien qui s’en occupe. » C’est sur cette saillie de Shane MacGowan, à l’intention du réalisateur Julien Temple, que s’achève Crock of gold. Ponctués par le raclement de gorge blême qui lui sert de rire, ces quelques mots en disent long sur l’auteur de Fairytale of New York (la chanson de noël la plus jouée de tous les temps au Royaume Uni). Son esprit punk toujours retors, sa parano de se faire exploiter ou de s’auto-saborder (ça ne serait pas une première), son sens aigu de la tragi-comédie humaine. Ils renvoient aussi, lucides, à notre expérience de spectateurs : la probabilité de voir Julien Temple “tout foirer”, c’était notre exacte pensée deux heures plus tôt, en découvrant le cartoon un peu cheap qui sert de préambule au film – et fait de Shane un leprechaun de conte irlandais. Nous aussi, on s’est dit qu’on courait à la catastrophe.

Julien Temple a un atout : son statut d’insider de la scène punk londonienne de la fin des années 70, utile pour mettre à l’aise son ingérable client. Une punkitude qui est aussi la limite de son cinéma, prêt à toutes les magouilles pour produire de la vitesse et du choc. Difficile de faire confiance à l’auteur de La Grande escroquerie du rock’n’roll (The Great Rock’n’roll Swindle, 1982), mockumentaire hirsute sur les Sex Pistols, où il faisait mine de valider la fumeuse théorie du boys band manipulé par le manager Malcolm McLaren… Avant de renverser crânement le point de vue sur le groupe, vingt ans plus tard, dans The Filth and the Fury (1999). Quant à The Future Is Unwritten (2007), son portrait post-mortem de Joe Strummer, il nous avait laissé l’impression de s’être fait extorquer l’émotion à l’usure, avec son feu de camp et ses archives retapées. Alors Crock of gold, film de voyou sur le pire des voyous… ça pouvait faire beaucoup de bullshit à avaler.

« L’impureté du film, c’est l’impureté de son sujet »

Premier problème : la présence de Shane MacGowan lui-même. Désormais soixantenaire, le songwriter s’est tellement cramé qu’il n’en reste plus grand chose. Un visage gris comme un fond de cendrier, un corps figé dans un fauteuil roulant (depuis une fracture du bassin en 2015), une diction catatonique semblant indiquer des AVC à répétition, les paupières qui ne clignent plus, le verre éternel vissé à la main… On souffre de le voir chercher ses mots, écouter de vieux enregistrements de sa voix et de sa musique, recevoir des proches qui le flattent (dont Johnny Depp, toujours dans les mauvais coups), sans être vraiment assuré de sa présence au monde – parfois, ses yeux s’éteignent tels des flaques d’antique désespoir. Fallait-il lui (et nous) faire subir ça ? Et pourquoi, si ce n’est pour provoquer une fascination morbide ou cet affreux sentiment qu’est la pitié ?

A cela s’ajoute la grammaire templienne, où tous les mélanges, gimmicks et trucages sont permis pour nous tenir en haleine – ce qui peut sembler redondant quand on conte une vie aussi rocambolesque que celle de MacGowan. On glisse de l’archive au dessin animé, du document personnel à l’extrait de fiction, avec force bruitages rigolos, voix off sautant d’une époque à l’autre, défilé ininterrompu de décors et d’intervenants… La recherche du plaisir pop prime sur le sérieux documentaire, l’excitation du collage sur la clarté de l’exposé.

On se prépare à l’overdose… avant de comprendre la logique interne de Crock of gold. Car ce chaos d’idées et d’images, cette tambouille éthique et esthétique, n’a rien de gratuit : c’est la reconstitution de ce qui se passe à l’intérieur de Shane MacGowan. L’impureté du film, c’est l’impureté de son sujet, héros de l’Irlande républicaine qui a passé sa vie à Londres, mascotte du no future devenu gardien de la tradition, candidat à l’asile et célébrité médiatique, infernal salopard capable de la plus déchirante poésie. C’est pour approcher cette vérité que Temple empile réalité et fiction, légende et fantasme, misère et grandeur. Et c’est ainsi qu’on finit par accepter Shane tel qu’il est aujourd’hui : ce corps, cette voix, ces yeux, sont les ruines de tous les mythes et les passions rock’n’roll, témoins d’un monde qui n’existe plus… et n’a peut-être jamais existé.

Crock of gold en salles le 16 juin.

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