City Hall
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Trop long, trop austère le nouveau Frederick Wiseman ? Détrompez-vous : en épousant les contours d’une grande ville cosmopolite (Boston), City Hall remplace les formules politiciennes par une parole chorale, qui remet en lumière les fondamentaux de la démocratie US. Pile au bon moment.

Par Michaël Patin

Temps de lecture 5 min

City Hall

Bande-Annonce

4h30 de discussions dans des bureaux… Même filmées par le maître mondial du documentaire, c’est intimidant. Par sa dilatation temporelle et par son sujet très localisé (l’administration de la ville de Boston), le quarante-troisième film de Frederick Wiseman, City Hall, paraît presque anachronique dans le contexte immédiat. Celui de la vie des salles de cinéma à l’époque du Covid – comment caser une telle séance dans nos vies restreintes par le couvre-feu ? Est-ce qu’on a vraiment envie de passer une demi-journée devant un film avec un masque sur le nez ? Celui, aussi, de l’agenda électoral américain – pourquoi se focaliser sur les questions d’intendance d’une ville en particulier alors que la campagne pour la Présidentielle du 4 novembre nous offre déjà, à l’échelle nationale, le théâtre quotidien de la démocratie américaine aux prises avec elle-même ?

La réponse, c’est le film : s’il faut voir City Hall, c’est justement parce qu’en ne cédant rien aux problèmes de concentration et d’emploi du temps de ses contemporains, il décongestionne nos cerveaux excités par les flux constants, gavés de sensationnalisme. Certaines choses ne sont pas solubles dans la fast life, à commencer par l’éthique documentaire de Wiseman : le temps du film est dicté par le temps nécessaire pour circonscrire son objet, généralement une institution, associée à un territoire, et nommée dans le titre. Une salle de boxe à Austin : 1h30 (Boxing Gym, 2010). Une école pour aveugles en Alabama : 2h12 (Blind, 1987). Le Madison Square Garden : 3h16 (The Garden, 2005). Une petite ville du Maine : 4h05 (Belfast, Maine, 1999). Et si City Hall éclate encore plus les standards, c’est parce que sa tâche est monumentale : rendre compte du fonctionnement des services publics de la capitale du Massachusetts (où Wiseman est né il y a 90 ans), sans trop trahir ses 17 000 employés municipaux et ses 617 000 administrés.

Ainsi City Hall se déploie-t-il devant nos yeux comme un fantasme d’ubiquité : on y est à la fois auprès des cadres de l’administration, des policiers, des pompiers, des éboueurs, des comptables, des infirmiers, des fiscalistes, des lobbys communautaires, des organisateurs de la parade des Red Sox (la légendaire équipe de baseball locale), des associations pour le logement ou pour les anciens combattants, des contrôleurs de portiques, des bibliothécaires, des employés de la voirie et du trafic routier, des archéologues, des dératiseurs… Tout un univers accessible (il s’agit de services publics, pas de réunions secrètes), et pourtant opaque lorsqu’on pousse à ce point le niveau de détail. Surtout pour nous, spectateurs français, qui avons des institutions américaines une vision parcellaire, volontiers caricaturale.

« City Hall décongestionne nos cerveaux excités par les flux constants, gavés de sensationnalisme. »

En additionnant des séquences qui prennent le temps de l’écoute, City Hall arrache la démocratie au spectacle du pouvoir pour la rendre à son réalisme de proximité, fait d’actions collectives, de débats contradictoires, de rapports sans cesse négociés à l’Histoire. Face au temps épileptique des memes médiatiques, Wiseman pousse la disruption : ce n’est pas dans le non-temps des chaînes d’info et des réseaux sociaux que se construit l’Amérique, mais dans le temps patient de l’être ensemble, au coeur d’un quotidien que l’on sent passer, dont aucune formule lapidaire ne peut réduire la complexité. Oeuvre de montage (un ratio de trente heures de rushs par heure de film, plutôt raisonnable pour Wiseman), City Hall n’est pas un simple empilage de points de vue, ni même une mosaïque citoyenne savamment agencée, mais un arbre aux ramifications de plus en plus touffues, paradoxales.

Prenez la figure progressiste du maire de Boston, Marty Walsh : ce n’est pas celle d’un héros à la Capra, qui incarnerait à lui seul la fronde anti-Trump et la résilience collective (son “élément de langage” favori). Sa communication politique, qui convoque en toutes circonstances son histoire personnelle (ses origines irlandaises, son combat contre l’alcoolisme), est peu à peu débordée par la chorale hérissée des voix citoyennes d’une ville multiculturelle où cohabitent des gens issus de 150 pays d’origine. Observant à juste distance cette agora morcelée, Frederick Wiseman semble nous montrer que moins la parole est domestiquée, mécanique, plus elle parvient à articuler la cacophonie du réel. Comme dans cette séquence à la fin du film, où un conseil de quartier (à majorité noir et latino) débat pendant 27 minutes de l’ouverture d’un dispensaire de cannabis avec l’entreprise candidate (dont les dirigeants sont asio-américains), entremêlant hors de tout cliché les questionnements sociaux, économiques, raciaux et sécuritaires qui innervent la cité.

En prenant ces moments sur le vif, sans le moindre commentaire, City Hall nous donne à voir l’Amérique dans ce qu’elle a de plus remarquable : une nation où le bien commun est cousu d’individualités, et où le storytelling, pratiqué sans relâche, fait autant office de ciment que de dynamite. À deux semaines d’une échéance électorale décisive, ce changement d’échelle est à la fois salutaire et revigorant. Au point qu’on serait presque resté une ou deux heures de plus.

City Hall, actuellement au cinéma

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