Chloé Mazlo et Yacine Badday, co-scénaristes de Sous le ciel d’Alice

« Il faut être dans une sorte de confrontation constructive. »

Sélectionné à la semaine de la critique en 2020, le premier long-métrage de Chloé Mazlo, Sous le ciel d’Alice, sort en salle cette semaine. Une œuvre pleine de poésie, que l’autrice-réalisatrice a écrite à quatre mains avec le scénariste Yacine Badday. Ils nous parlent à deux voix de cette collaboration fructueuse.

Interview : Paul Rothé

Temps de lecture 5 min.

28 juin 2021

Sous le ciel d’Alice

Trailer

Pouvez-vous nous raconter votre processus d’écriture pour ce film ?

Chloé : Au début, on était partis sur une adaptation du livre Le Message, d’Andrée Chedid, mais on s’est rendu compte que cela nous encombrait plus qu’autre chose. On ajoutait des éléments, et à la fin, le livre n’existait plus. On s’est alors dit : « pourquoi ne pas partir d’une matière « plus connue » ? » La majorité de mes films ont en effet comme point de départ des personnages qui me sont familiers. Avec ma grand-mère, qui a quitté la Suisse pour le Liban, j’ai réalisé que nous avions là un personnage romanesque, à portée de main.

Yacine : Notre passage au Groupe Ouest (ndlr : résidence d’écriture qui soutient des projets de cinéma) nous a aussi été utile. C’est vraiment là qu’on a décidé de repartir de zéro et d’abandonner Le Message. On a seulement gardé les choses que nous avions amenées dans le projet d’adaptation, notamment l’idée de la fusée, celle que Joseph rêve de faire décoller.

Vous êtes tous deux scénaristes de Sous le Ciel d’Alice, mais c’est vous, Chloé, qui avez réalisé le film. Comment fonctionne ce type de collaboration ?

Chloé : On avait déjà travaillé ensemble sur deux courts-métrages, Conte De Fées à L’usage Des Moyennes Personnes, puis Diamenteurs. Ça s’était super bien passé, et ça m’a donc semblé assez évident de collaborer à nouveau avec Yacine. Pour ce projet, on écrivait chacun de notre côté, puis on se voyait et on se parlait. Yacine a aussi été très présent en début de tournage. C’était important, car c’est toujours à ce moment-là qu’on réalise qu’on ne peut pas tourner certaines scènes pour des raisons budgétaires. Contrairement à moi qui étais alors dans la préparation, lui n’était pas stressé et avait donc le recul pour dire par exemple : « Non, si on retire cette scène, on ne comprendra pas ensuite pourquoi ce personnage fait ceci. » Et puis il est également revenu pendant le montage.

Yacine : Artistiquement, on partage beaucoup avec Chloé. Quand elle m’a proposé de co-écrire le scénario, je n’ai donc pas hésité. J’avais déjà pu mettre un pied dans l’étrier de son histoire personnelle avec Diamenteurs, dans lequel des images d’archive de sa famille sont présentes. En tant que co-scénariste, je crois qu’il faut être là dans une sorte de confrontation constructive, mais en même temps, on ne peut pas imposer une idée contre la réalisatrice. L’objectif était de trouver des idées qu’on pouvait assumer tous les deux, mais surtout que Chloé allait pouvoir vraiment porter ensuite, car c’est elle qui allait à la guerre ! Donc il fallait qu’elle soit pleinement convaincue de tout ce qui était dans le scénario.

Le film montre ce que la guerre du Liban fait endurer à un couple, mais reste assez évasif au sujet du conflit en tant que tel. Pourquoi ?

Chloé : C’est un choix qui est apparu dès le début. On n’avait pas envie d’expliquer ce conflit. Ce n’est pas le rôle de ce film, puis la guerre du Liban est incroyablement complexe. Pour autant, on n’a pas fait un déni, car tous les événements qui affectent la vie de la famille sont reliés à la frise chronologique du conflit. Par exemple, quand le laboratoire de Joseph explose, c’est lié au premier bombardement dans le centre-ville de Beyrouth. On ne voulait pas être dans une sorte de fantasme de ce qui s’est passé, ou faire sauter une bombe quand ça nous arrangeait.

Yacine : Ça a été un travail au long cours parce qu’il y avait cette envie de Chloé, qui était pertinente, de ne pas commencer à expliquer la guerre et les différents camps. Mais en même temps, nous, il fallait qu’on sache, pour que le film ne verse pas dans une sorte d’abstraction. On s’est documenté, pour inscrire le film dans une réalité, pour lui donner plus d’ampleur. Pour ancrer quelque chose qu’on avait déjà en tête. Mais en fin de compte, ce n’est pas tant un film sur la guerre que sur un certain désenchantement. C’est l’histoire de deux mondes qui se passent le relais : le monde d’avant et celui de la guerre.

Avec le conflit qui vient fragiliser le couple, c’est le politique qui ronge l’intime. La sphère privée n’est donc pas un refuge à l’abri du monde extérieur ?

Chloé : Au début ça l’est pour Alice et Joseph. Pour Alice, le Liban est un endroit qui la fait renaître, puisque c’est le pays où elle va vraiment s’épanouir. Mais après, le conflit apparaît, et la question qui se pose est de savoir comment accepter que tout ce qu’ils sont en train de construire change. Alice et Joseph refusent cela et n’acceptent pas de voir que les choses ne vont pas. Ils n’arrivent pas non plus à se dire qu’ils ont peur. C’est cette incapacité à communiquer sur leurs craintes qui fait qu’ils n’arrivent plus à se parler. Et c’est à ce moment-là que leur intimité n’est plus un refuge.

Yacine : L’histoire d’Alice et Joseph est un conte de fées, car très vite ils se marient. Ensuite on voit leur couple sur la durée. On avait beaucoup parlé avec Chloé de l’articulation entre le couple – de ce qui se passe en son sein – et le monde extérieur. Mais le monde extérieur, ce n’est pas que la guerre, c’est également la fusée que Joseph rêve de faire décoller. Un couple, c’est deux personnes qui se nourrissent de la force qu’ils créent ensemble, mais aussi de ce qui se passe à l’extérieur. Tout cela a été une vraie réflexion. Au début on parlait beaucoup de la famille de Chloé dans l’écriture, mais à partir du moment où sont apparues des choses beaucoup plus spécifiques sur la relation entre Alice et Joseph et sur des choses qui appartenaient seulement à la fiction, c’est là que le film s’est trouvé.

En regardant le film, on pense à l’univers de Boris Vian. L’imaginaire fantaisiste et poétique de l’auteur était-il une référence pour vous ?

Yacine : Boris Vian, c’est un peu notre entremetteur. En fait, j’avais co-réalisé il y a quelques années un documentaire avec Alexandre Hilaire, qui s’appelait Le Cinéma de Boris Vian. Quand Chloé a voulu adapter Conte de fées à l’usage des moyennes personnes de Vian, j’ai été contacté pour travailler avec elle. C’est là que nous nous sommes connus. On a des trucs qui convergent vers l’univers de cet auteur, peut-être de manière assez différente, mais ça a permis de créer un terrain d’entente. Pour ce film, c’est vrai qu’on m’a encore dit récemment qu’il y avait quelque chose de L’Écume des jours, dans la construction d’un bonheur qui arrive au début, très facile et évident, avant que les difficultés ne commencent. On n’en a jamais parlé très profondément avec Chloé, mais on est tellement irrigués de ça que c’est sûrement dans l’air, sans que nous en soyons conscients.

À quel moment avez-vous pensé à Alba Rohrwacher et Wajdi Mouawad pour interpréter les rôles principaux ? Pourquoi ces choix ?

Chloé : À la toute fin. Quand j’écris, je suis toujours obligée d’avoir en tête quelqu’un, sinon j’ai du mal à imaginer comment il va réagir. Là, mes références étaient les gens de ma famille, et d’ailleurs j’ai un peu cherché des acteurs qui leur ressemblaient. Pour Alba, j’ai adoré qu’elle parle français avec un accent. Pour moi ça raconte quelque chose sur l’époque et sur elle. Pour Wajdi, j’avais lu ses pièces, et c’est quelqu’un qui m’a beaucoup inspirée. Il fait un peu partie de ma « famille artistique ». Et puis, en tant que metteur en scène, il essaie d’envoyer les gens vers la hauteur. Comme Joseph avec sa fusée finalement.

Les émotions circulent beaucoup à travers les corps et les expressions du visage. Était-ce un défi, ou du moins une difficulté, en tant que scénaristes ?

Yacine : Pas forcément. Le rapport à la parole nous a questionnés, mais cette dernière a quand même une place importante. Les personnages d’Alice et de Joseph ont par exemple une voix off. Mais c’est vrai que Chloé avait envie d’être dans une économie des mots, car la parole a du poids quand elle est rare. Des choses sont parfois dites avec pudeur dans ce film. Toutefois, à partir du moment où les personnages sont définis, et où nous, on savait ce qu’on voulait raconter, je n’ai pas ressenti un challenge particulier. On savait qui ils étaient et ce qu’ils ressentaient, donc on a réussi assez vite à leur faire communiquer des choses. Et puis par ailleurs, même quand les personnages ne parlent pas, ce sont aussi des dialogues d’une certaine manière.

Chloé : La parole, c’est très bien pour faire passer des informations. Mais nous, on ne l’a pas beaucoup utilisée ainsi. On a peu répété les informations. D’ailleurs, l’un des défis qu’on a eus, c’est quand on a réalisé que si on coupait la moindre scène, on ne comprenait plus la suite du film.

Sous le ciel d’Alice est en salle le 30 juin

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