The Eddy

Le réalisateur de Whiplash et La La Land, Damien Chazelle, pose sa signature sur la nouvelle
production Netflix, vagabondage jazzy dans un Paris très contemporain. Un argument ténu,
pour une série au charme essentiellement atmosphérique, où la musique coule à flot.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

The Eddy

Bande Annonce

Dans le bureau du club de jazz, la musique parvient en sourdine. Au sol, une veste et un portable qui sonne dans le vide. Où est passée Julie ? Elliott arpente les lieux à sa recherche, la panique monte. Un coup d’œil dans les loges un peu miteuses, la musique se rapproche. Un couloir sombre, une porte sale, et soudain la musique explose, le voilà dans la lumière aveuglante de la salle, tout près de la scène, se frayant un passage entre les gens qui dansent, la musique envahit tout… puis s’atténue à nouveau quand il va vers la sortie et sort dans la rue silencieuse, avant de faire demi-tour, de replonger dans le bain sonore, de fendre à nouveau la foule et de monter sur scène pour prendre le micro, interrompre la musique, et demander à la cantonade si quelqu’un n’aurait pas vu sa fille.

Ce plan-séquence du deuxième épisode de The Eddy résume le projet de la série : articuler les affects d’une poignée de personnages réunis autour d’un club de jazz parisien, à la musique qui donne le tempo de leurs vies. Figure centrale de ce petit monde, Eliott (André Holland, repéré dans The Knick) un New Yorkais exilé, tente de maintenir à flot son établissement de Belleville tout en gérant les magouilles de son associé Farid (Tahar Rahim), les suites de sa rupture avec la chanteuse polonaise Maja (Joanna Kulig, vue dans Cold War) et la rébellion de sa fille Julie (Amandla Stenberg), récemment venue le rejoindre en France. Mais l’intrigue tient sur un ticket de métro et le scénario, qui consacre chaque épisode à l’un des personnages plus particulièrement, n’est qu’un prétexte pour mettre en forme la musicalité de leurs déplacements, physiques et émotionnels.

« la série cherche à adopter formellement et narrativement l’esprit du jazz. »

Mise en scène musicale, musicalité filmique… après Whiplash et La La Land, le réalisateur franco-américain Damien Chazelle trouve ici matière à poursuivre sa mélomanie dans un nouveau paysage culturel. Écrite et supervisée par l’Anglais Jack Thorne (Panthers, The Virtues…), la série n’est pas sa création à proprement parlé, mais les deux premiers épisodes, qu’il réalise et qui ressemblent à ses obsessions, donnent le la thématique et stylistique des six suivants, successivement pris en charge par les Françaises Houda Benyamina (Divines) et Laïla Marrakchi (Marseille, Le Bureau des légendes), puis par l’Américain Alan Poul (Six Feet Under, Westworld). Vagabonde, souvent improvisée, parfois dissonante, la série cherche à adopter formellement et narrativement l’esprit du jazz, au mépris des codes habituels du feuilleton télé. Ce qui prime ici, c’est moins l’action que l’atmosphère, texturisée par le grain de l’image (fait historique, Chazelle a obtenu de Netflix de tourner les deux premiers épisodes en pellicule) et les performances du groupe de jazz. Orchestrées par le producteur américain Glen Ballard et filmées en live, ce sont elles qui rythment la série et lui donnent son énergie viscérale, à la manière de ce que proposait sous d’autres latitudes David Simon dans Treme.

Du charme, The Eddy en a d’autant plus qu’elle évite en grande partie les images d’Épinal qui lui pendaient au nez. Damien Chazelle n’échappe pas totalement au cliché du jeune Américain francophile qui vient à Paris pour refaire À Bout de souffle (en moins bien). Le refus même des codes de l’efficacité sérielle est en lui-même un lieu commun. Mais au moins la série résiste-t-elle à la joliesse folklorique et à l’aseptisation béate qui président le plus souvent à la représentation de Paris par nos amis américains. Sans doute en raison de sa double-nationalité, qui lui permet d’aborder son sujet à la fois comme un proche et comme un étranger, et grâce à la genèse et à l’exécution composites du projet, Chazelle réalise ses deux épisodes sur une ligne de crête entre Paris fantasmé et Paris immédiat.

The Eddy fuit le syndrome Amélie Poulain en s’offrant un casting multiculturel au sens large du terme (au sein duquel Tahar Rahim et Leïla Bekhti, réunis à l’écran pour la première fois et décidément trop cools, tiennent la place du couple idéal) et en choisissant d’ancrer son histoire dans un quartier populaire plutôt que dans les décors hantés de la Rive Gauche. Ainsi les effluves nostalgiques de la bohème, du be bop et de la Nouvelle Vague se mêlent-ils presque imperceptiblement aux sensations plus dures de la ligne 2 aux heures de pointe, du plan Vigipirate et du Pôle emploi. Pas sûr qu’en 2020 des bandes de vrais jeunes en folie dansent sur du jazz un peu old school comme dans The Eddy… Presque trop appuyée, la volonté de sentir le bitume se conjugue à des restes d’anachronisme. Et c’est assez plaisant.

The Eddy, disponible sur Netflix.

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