Marriage Story – Divorce mode d’emploi

Quelque part entre Kramer contre Kramer et Annie Hall, le nouveau Noah Baumbach réunis Adam Driver et Scarlett Johansson dans un mélo brillant. Mais laisse dans la gorge la saveur amère des règlements de compte. Beau et cruel.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 7 min.

Marriage Story

Bande Annonce

La première séquence de Marriage Story est magnifique. Une femme et un homme font la liste des qualités qu’ils aiment l’un chez l’autre. « Il s’habille toujours bien », « Quand elle joue avec notre fils, elle joue vraiment »… Mais on comprend bientôt que cet exercice a été prescrit par un thérapeute conjugal à deux époux en crise, Nicole (Scarlett Johansson) et Charlie (Adam Driver). Lui, metteur en scène de théâtre, charismatique, irréductible New Yorkais. Elle, actrice devenue sa muse, complexée, nostalgique de sa Californie natale. Leurs émerveillements amoureux, ternis par la routine, ne sont revivifiés que par l’imminence de la séparation. Magie du cinéma : quelques plans fugaces et deux voix off suffisent à dire le déchirement de reconnaître qu’on n’aime plus l’être humain singulier qu’on avait pourtant choisi parmi des milliards d’autres. Bouleversante, cette entrée en matière inscrit le onzième long-métrage de Noah Baumbach dans la veine mélodramatique du film de divorce – plus Kramer contre Kramer que Papa ou Maman. Et comme les deux partis s’expriment à tour de rôle, on s’attend à ce que l’autopsie de ce mariage soit poursuivie de leurs points de vue respectifs. À la fin des années 70, Kramer contre Kramer faisait date en représentant le choix d’une femme de quitter sa famille. Mais si le film de Robert Benton prenait acte des avancées du Women’s Lib, il n’en privilégiait pas moins l’expérience du mari bafoué trouvant le courage d’élever seul l’enfant du couple. Et ce n’est qu’à la fin que les deux voix se répondaient dans une superbe scène de procès. Que cette confrontation ait lieu dès le début dans Marriage Story augurait d’un traitement plus égalitaire de la question.
Mais il faut croire qu’en matière de désamour, la rancœur est intemporelle. Car si le film de Noah Baumbach fait mine de prendre le chemin féministe en offrant dans la première demi-heure à Nicole un monologue poignant sur les aspirations qu’elle a dû mettre en veilleuse pour vivre avec Charlie, la suite du film opère une bascule. Trouvant dans le personnage de Pygmalion détrôné incarné avec une classe folle par Adam Driver matière à se projeter, Noah Baumbach choisit dans un second temps d’en faire le héros de son film. Et Marriage Story se transforme en surprenante opération de male tears.

Il faut croire qu’en matière de désamour, la rancœur est intemporelle

Du divorce à l’amiable à la guerre de tranchée
Oubliée la symétrie du prologue : après que Nicole, retournée à L.A. avec leur fils, se décide à prendre une avocate, et que le divorce à l’amiable se transforme en guerre de tranchée, le film s’attache avant tout au calvaire de Charlie. Contraint de se payer un avocat à 25 000 dollars, obligé de mettre sa carrière en suspens pour venir se battre sur la côte ouest, testé sur ses capacités parentales… Le pauvre garçon s’en prend plein la gueule tandis que son ex reprend goût à la vie. Fairplay en surface, le film sape l’air de rien la sympathie qu’on éprouvait pour Nicole, qu’il veut conventionnelle et bornée (Scarlett Johansson est touchante malgré tout), tout en minimisant la mégalomanie de Charlie, dépeint en homme blessé.
En 2005, Noah Baumbach s’était fait connaître avec un autre film de divorce, Les Berkman se séparent, vu à travers le regard de l’enfant. Quinze ans plus tard, alors qu’il a lui-même vécu un divorce avec l’actrice Jennifer Jason Leigh, il voudrait donner la parole aux deux protagonistes, mais il n’y arrive pas vraiment. C’est finalement cette difficulté qui fait de Marriage Story un film passionnant. Le choix d’une forme ample, de longs plans, de cadres vastes, d’élégantes ellipses temporelles, tout cela traduit le désir d’échapper à la mesquinerie. Pourtant l’aigreur et même une misogynie sourde, honteuse, affleurent à la surface. Plutôt que d’en souffrir, le grand mélo que Baumbach ambitionne n’en est que plus fort. Le cinéaste trouve de beaux moyens cinématographiques de donner corps à ses ressentiments : le déguisement d’homme invisible dont Charlie s’affuble, les plans de rue qui le perdent dans la foule, la scène où il se coupe la main durant une visite de l’assistante sociale et préfère pisser le sang en silence pour ne pas perdre la face…

Après l’apitoiement vient alors, devant la caméra très inspirée de Noah Baumbach, la possibilité d’une pacification.

Quelque part entre Woody Allen et John Cassavetes
L’ambivalence entre la posture du beau joueur et la tentation revancharde culmine lorsque Charlie, dans un bar, prend le micro pour chanter Being Alive, de Stephen Sondheim. En choisissant cette chanson, qui débat du bien-fondé de la solitude et de la vie à deux, Noah Baumbach élargit l’autopsie du mariage de Nicole et Charlie à l’autopsie du mariage en général : le besoin d’accomplissement individuel est devenu si fort qu’il n’est plus compatible avec la pérennité du couple. Mais au-delà de ce constat bateau, le bœuf à la fois pathétique et flamboyant de Charlie dit beaucoup des interrogations du personnage, et à travers lui de Noah Baumbach, sur son statut d’homme et d’artiste. En chroniquant de manière réjouissante la sauvagerie des avocats californiens, en insistant cruellement sur le conformisme de Nicole, en illustrant la haine de l’esprit californien (déjà présente dans Greenberg, précédent film de Baumbach), Marriage Story veut ranger son héros dans la famille des grands auteurs de la côte est, dont le film porte justement l’influence. Woody Allen, John Cassavetes, Bob Fosse… Mais alors que Charlie-Baumbach rejoint le club, un doute le traverse. Le snobisme par lequel je trouve New York et ses grands hommes supérieurs aux futilités de la côte ouest, n’est-ce pas le même qui me permet de toiser ma femme du haut de ma masculinité ?

Cette intuition précipite le film dans son dernier mouvement. On se souvient qu’à la fin d’Annie Hall, Woody Allen assistait avec amertume au départ de Diane Keaton pour Los Angeles. Dans Kramer contre Kramer, c’est aussi en Californie que Meryl Streep fuyait l’étouffement de son mariage. Marriage Story poursuit cette tradition, avec un début d’hypothèse : et si l’opposition est-ouest, au cinéma, disait quelque chose de la domination masculine et du besoin d’émancipation des femmes ? Après l’apitoiement vient alors, devant la caméra très inspirée de Noah Baumbach, la possibilité d’une pacification. Et ce grand mélo mesquin trouve sa note définitive.

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