Gaspar Noé siglé YSL

Lux Æterna, plein la vue

L’effet spasmodique de Climax à peine calmé, Gaspar Noé remet nos sens à l’épreuve dans Lux Æterna. Dans ce « petit film » de 51 minutes, l’expérimentateur en chef transforme une commande de la maison Yves Saint Laurent en laboratoire de ses obsessions formelles.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

Lux Æterna

Bande-Annonce

Lux Æterna est siglé YSL : le film a été produit dans le cadre de Self, plateforme initiée par le directeur artistique de la maison Yves Saint Laurent Anthony Vaccarello pour mettre en valeur la marque à travers des œuvres d’art. Après le photographe Daido Morimaya, l’artiste conceptuelle Vanessa Beecroft et l’écrivain Bret Easton Ellis (qui a réalisé un court-métrage, The Arrangement) – et avant un film parrainé par Wong Kar Wai et un doc sur Abel Ferrara au travail -, Gaspar Noé est le quatrième invité de ce très chic dispositif. Lui dont les films radicaux ne sont pas toujours simples à financer, trouve dans ce mécénat la possibilité d’enchaîner avec une autre réalisation tout de suite après Climax, et de continuer ses explorations au mépris des pesanteurs de la production classique. De ce point de vue Lux Æterna vient s’inscrire sur la face B de la carrière du réalisateur d’Irréversible, qui n’a jamais hésité à poursuivre son travail sous la forme du court-métrage de commande ou du vidéo clip, et toujours avec la même exigence.

Lux Æterna, que le cinéaste semble avoir envisagé à la fois comme un side project et comme une œuvre à part entière, est animé d’une spontanéité et d’une légéreté propres à sa genèse, sans pour autant faire le service minimum. Au contraire : d’une feuille de route assez souple – mettre en scène un film dans lequel apparaissent des visages et des vêtements Saint Laurent – Noé tire un moyen-métrage de 51 minutes en forme de laboratoire de poche de ses recherches formelles, et, comme un gamin trop content de son nouveau joujou, pousse les curseurs à fond. Par chance, Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, actrices-aventurières toujours partantes pour les balades sauvages, figuraient en premier sur la liste des égéries YSL. Le réalisateur leur fait jouer leur propre rôle dans une virée hypnotique sur un plateau de tournage, où la première est censée mettre en scène la seconde dans le rôle d’une sorcière au bûcher.

Tourné en 5 jours à l’arrache, ce film dans le film où se croisent des habitués du cinéma de Noé, comme Karl Glusman (révélé dans Love), et des créatures familières de l’imagerie Yves Saint Laurent (Félix Maritaud ou l’excellente mannequin slash actrice Abbey Lee), est le prétexte à renouveler sa foi dans les pouvoirs psychotropes du cinéma, sans se priver d’un trait de satire. En guise de prologue, des extraits de La Sorcellerie à travers les âges, film d’horreur dano-suédois sur la chasse aux sorcières réalisé par Benjamin Christensen en 1922. En ouverture, un split screen à la de Palma. En fond musical, des thèmes de Mort à Venise ou Barry Lyndon. En ponctuation, des citations de ses maîtres, Dreyer, Fassbinder, Godard ou Buñuel… Gorgé des fétiches cinématographiques qui ont fait Gaspar Noé réalisateur, Lux Æterna est aussi amoureux qu’irrévérencieux. Désignées par leur prénom (Carl, Rainer W., Jean-Luc, Luis…), les figures tutélaires sont dans le même temps revendiquées et désacralisées. « Pour moi ce sont des amis », indique simplement Gaspar Noé dans le dossier de presse. En ne s’inclinant pas devant les réalisateurs qu’il admire, il évite au passage de se prendre au sérieux.

« Gorgé des fétiches cinématographiques qui ont fait Gaspar Noé réalisateur, Lux Æterna est aussi amoureux qu’irrévérencieux »

Ce qui est sacralisé ici, c’est le cinéma, pas ceux qui le font. Sorte de comédie de bureau cauchemardesque, Lux Æterna ne manque pas d’ironie (et donc d’auto-dérision) à l’encontre de tous ces génies démiurgiques qui assènent de grandes vérités sur l’art de la réalisation, alors que le cinéma sous sa forme tellurique, celle que recherche au bout du compte Noé, advient surtout au moment où l’on ne maîtrise plus tout. Ce n’est d’ailleurs pas sans malice qu’il met en regard les citations de génies exclusivement masculins avec la situation de Béatrice Dalle dans le film, actrice passée à la réalisation que son producteur juge incapable et hystérique parce qu’elle fonctionne au chaos.

Documentaire backstage, fantasmé et potache, sur le cinéma et ses égos, Lux Æterna est plus particulièrement un film sur les actrices et la symbolique qu’on leur associe. Dès la première séquence, une discussion de 12 minutes entre Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, totalement improvisée, Noé règle la question du test de Bechdel, qui veut qu’un film commence à être féministe quand deux femmes qui portent un nom parlent entre elles d’autre chose que d’un mec. Ensuite, il n’a de cesse de pointer du doigt les tiraillements et toxicités divers dont sont victimes les actrices sur un plateau de cinéma. Béatrice se fait remplacer en loucedé par son chef op, un vieux de la vieille de mèche avec le producteur, et un caméraman est chargée de la suivre partout pour la prendre en tort. Charlotte doit gérer la nounou entre deux prises et se fait harceler par un jeune réal’ qui veut lui proposer un rôle, et la traite de vieille peau quand elle lui explique que ce n’est pas le moment. L’aspirante Abbey découvre au dernier moment qu’elle devra porter une robe qui laisse voir ses seins…

Plus que tout, ce que le film met en scène, c’est l’ambivalence du regard que l’on porte sur les actrices, empreint de voyeurisme et de fascination morbide. Parce qu’elles assument d’être des femmes publiques dans le champ formalisé de la caméra, on se croit autorisé à les reluquer tout le reste du temps (temps hors champ qui reste ici, ironiquement, circonscris par un autre champ, celui de la caméra de Noé). C’est le sens d’une scène géniale, où Abbey Lee et sa copine sont surprises par une caméra qui passe derrière elles alors qu’elles sont en train de se changer, à moitié nues : elles se couvrent en criant, ignorant que devant elles, il y a aussi nous, qui les regardons tout autant. Prisonnières de deux champs opposés, il faudrait qu’elles puissent retourner non pas une mais deux caméras pour se libérer, passer du statut d’objet à celui de sujet.

« Voilà résumée la fascination teintée de terreur qu’inspirent les actrices dans la culture patriarcale »

Ce mouvement-là, même Béatrice Dalle, devenue réalisatrice dans le film et grande gueule assumée, ne parvient pas à le mener jusqu’au bout, comme si sa démarche butait sur une aporie du système symbolique. C’est finalement le chef op, vissé à sa caméra-phallus, qui filmera la scène dont tout le reste du film était la préparation : Charlotte au bûcher, dans un mini-fourreau YSL, se consumant sous nos yeux jusqu’à ce que la lumière envahisse tout. Alors que Charlotte s’abandonne à cet embrasement, Béatrice hurle de colère, comme si l’ambivalence de notre regard sur elles les avaient divisées, elles qui pourtant, même dans le split-screen du début, paraissaient jusque-là en osmose. Voilà résumée la fascination teintée de terreur qu’inspirent les actrices dans la culture patriarcale et qui les contamine, comme des sorcières que l’on met au bûcher par peur que leur feu, leur lumière hypnotique, finissent par nous faire perdre la vue.

Aveuglé, on l’est d’ailleurs littéralement dans les dernières minutes de Lux Æterna, durant lesquelles il ne reste plus rien qu’une lumière stroboscopique, cette lumière dont les pulsations fascinent Gaspar Noé parce qu’elles impactent directement nos ondes cérébrales, pour le meilleur ou pour le pire (prévoir un petit check up chez l’ophtalmo après la projection). 90 ans après l’œil coupé d’un Chien Andalou, 50 ans après l’œil exorbité d’Orange Mécanique, Noé fait de notre propre rétine le sujet final de son film. Dérivant alors en terre purement expérimentale, quelque part entre l’occultisme d’un Kenneth Anger et les créations stroboscopiques du réalisateur d’avant-garde Tony Conrad, il repousse un peu les limites de son cinéma. Et ce qu’il appelle lui-même un « modeste essai sur la création cinématographique », parti de la commande d’une marque de haute-couture, réussit modestement à devenir son vrai nouveau film.

Lux Æterna, actuellement au cinéma.

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