James Bond Mania

Daniel Craig, partir peut attendre

Repoussé plusieurs fois pour cause de pandémie, Mourir peut attendre, le dernier James Bond, est annoncé en salles le 6 octobre. Un report qui retarde d’autant le pot de départ de Daniel Craig, dont c’est le dernier contrat dans la peau du célèbre espion. Avant de lui dire adieu, on fait le bilan de ce que « son » Bond aura apporter à la franchise sexagénaire.

Par Juliette Cordesse et Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min

Mourir peut attendre

Bande-Annonce

De Mourir peut attendre, on attend forcément beaucoup. D’abord parce que le temps nous aura semblé long depuis Spectre en 2015. Six ans : c’est la première fois depuis la césure entre Permis de Tuer (1989) et GoldenEye (1995) qu’une telle éternité s’écoule entre deux épisodes de la franchise démarrée en 1962, habituellement métronomique. L’appétit des amateurs n’en est que plus grand. L’excitation vient aussi des auteurs choisis pour écrire et mettre en scène ce 25e volet : Cary Joji Fukunaga, le réalisateur virtuose de True Detective, derrière la caméra, et Phoebe Waller-Bridge, la surdouée de Fleabag, dans l’équipe de scénaristes. Il n’en fallait pas plus pour nous mettre sur des charbons ardents. Mourir peut attendre s’annonce enfin comme la révérence d’un Daniel Craig prêt à passer le relais (même si l’on ne sait pas encore à qui). Avec lui, c’est une version de Bond qui est sur le point de céder la place. En quatre films, Casino Royale (2006), Quantum of Solace (2008), Skyfall (2012) et Spectre (2015), inégaux en qualité mais radicaux dans leur relecture du personnage, le sixième acteur de la saga a entièrement changé l’image du gentleman au permis de tuer. On vous dit comment.

Un Bond plus réaliste

Adaptés des romans de Ian Fleming, les Bond ciné ont longtemps conservé la facette ludique du personnage originel, qui passait notamment par la découverte des gadgets élaborés par Q, le responsable de la recherche et développement du MI6. L’Aston Martin DB5 avec pare-brise à l’épreuve des balles et sièges éjectables de Sean Connery dans Goldfinger, le polaroïd à rayons X et lasers intégrés de Timothy Dalton dans Permis de tuer… Avec Daniel Craig, tout cet attirail high tech devient secondaire. À la clé : un personnage moins cartoon, plus réaliste. Dès sa première apparition dans Casino Royale, Craig est filmé à une table de jeu pendant une très longue partie de poker, où le seul accessoire est une reine de cœur, comme une manière de se distinguer de la débauche d’action habituelle. Et dans la scène d’ouverture de Spectre, la plus longue et la plus ambitieuse de toute la saga, le héros se contente de son corps d’athlète et d’une simple arme à feu pour échapper à ses ennemis dans la foule d’un Carnaval mexicain. Presque les mains dans les poches.

Un Bond plus violent

Les Sopranos sont passés par là : un Bond plus réaliste, c’est aussi un Bond plus violent. Cette brutalité inédite s’incarne dans le physique même de Daniel Craig, plus épais, plus large, tout en sécheresse nordique qui tranche avec l’aspect canaille d’un Sean Connery ou la suavité d’un Pierce Brosnan. Ce corps est utilisé pour intensifier les combats à mains nus : dans Skyfall, sur le toit d’un immeuble, Sam Mendes privilégie les longs plans pour montrer les chorégraphies violentes dans leur entièreté avec une musique toute en percussions, comme des coups. Désormais, Bond se déchaîne. Une étude néo-zélandaise a d’ailleurs démontré que les actes de violences graves (autrement dit : les meurtres) avaient presque triplé dans Casino Royal et Quantum of Solace. Les deux films suivants le confirment : dans Spectre, alors qu’il n’a qu’un seul meurtre à commettre, James Bond s’engage dans une véritable fusillade jusqu’à en faire exploser tout un immeuble. Une imagerie qui n’est pas sans rappeler les violences du monde réel, celles qui tournent en boucle sur les chaînes d’info maintenant que la Guerre Froide a fait place au terrorisme globalisé… Dans ce monde multipolaire où la ligne entre bons et méchants n’est plus si nette, Daniel Craig prend autant de coups qu’il en donne, et les réalisateurs jouent du contraste entre sa légendaire élégance et les chutes et blessures qui lui sont infligées. Malgré ses plaies béantes, il trouve quand même le temps de remonter correctement les manches de sa veste.

Un Bond plus torturé

Chez Ian Fleming, puis dans le sillage de Sean Connery, rien n’indiquait que Bond, personnage intemporel traversant les ères géopolitiques sans vraiment changer de costume, soit doté d’un inconscient. Avec Daniel Craig, ce personnage-surface gagne en profondeur, et une continuité narrative se dessine d’un volet à l’autre (dans Spectre, le grand méchant se vante par exemple d’être responsable des catastrophes des films précédents). Dès Casino Royale, où la perte de celle qu’il aime laisse une blessure, l’objectif est clairement de déconstruire une icône pour en faire un humain faillible. Les deux films réalisés par Sam Mendes scellent l’apogée de cette approche psychanalytique : Skyfall ramène Bond dans le manoir de son enfance pour y élucider ses traumas, et dans Spectre, on lui découvre un frère antagoniste. Les méchants de Skyfall et Spectre apparaissent comme des doubles négatifs de l’espion, des James Bond inversés, qui l’obligent à se regarder dans le miroir. Confronté aux fantômes de son passé, le héros jadis droit dans ses bottes se met à flirter avec la dépression, l’alcool et l’autodestruction. Pour le plus grand effroi des tenants du Bond à l’ancienne, qui le préféraient sans états d’âme.

Un Bond plus féministe

Avec ce Bond fragilisé, c’est un modèle de masculinité qui est remis en question. Le dragueur misogyne immortalisé par Sean Connery, qui distribuait des paires de claques et des mains aux fesses, laisse place à un héros respectueux des femmes. Depuis l’arrivée à la tête de la franchise de Barbara Broccoli, petite-fille du producteur originel, à la fin des années 80, la James Bond girl s’était déjà émancipée de l’hypersexualisation des débuts. Mais avec Daniel Craig, la donne change vraiment. En introduisant dans Casino Royale une vraie histoire d’amour, tragique, avec Vesper Lynd (Eva Green), la saga rompt avec l’image du serial-lover. Désormais entouré de femmes qui prennent part à l’action, de la Moneypenny incarnée par Naomie Harris à Madeleine Swann (Léa Seydoux), en passant par M (Judi Dench), son mentor, Bond n’est plus une incarnation de la virilité toute-puissante, et les auteurs s’amusent de son nouveau statut. Dans Casino Royale, Martin Campbell retourne le male gaze et le filme sortant de l’eau tout ruisselant, à la manière d’Ursula Andress dans Dr. No en 1963. C’est l’érotomane érotisé… Dans Skyfall, le scénario va jusqu’à laisser planer un doute sur ses possibles expériences homosexuelles. Le recrutement de Phoebe Waller-Bridge au pool d’écriture de Mourir peut attendre va dans le sens de ce féminisme affiché. On sait déjà que dans ce nouveau volet, James Bond, en exil, sera temporairement remplacée par une agente 007, interprétée par Lashana Lynch. Daniel Craig n’est pas encore tout à fait parti, mais les temps ont déjà changé.

Mourir peut attendre devrait sortir en salles le 6 octobre 2021.

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