Ismaël El Iraki, réalisateur de Burning Casablanca

« Casa, c’est toujours là que ça brûle. »

À 38 ans, Ismaël El Iraki signe un premier long-métrage à l’énergie rock contagieuse et salvatrice, qui nous plonge dans l’underground casablancais avant de foncer dans la lumière du Haut Atlas. Le réalisateur nous raconte l’histoire d’un film où la sensualité répare les corps et les âmes meurtris.

Interview : Caroline Veunac

3 novembre 2021

Temps de lecture 10 min.

La période est intense pour Ismaël El Iraki. Il assure la promo de son premier long-métrage, Burning Casablanca, en France et bientôt au Maroc, alors même que s’est ouvert le procès des attentats du 13 novembre 2015, dont il est partie civile. « Ça fait beaucoup », confie-t-il en commandant coup sur coup un expresso et un thé vert, un contraste qui lui ressemble, avec son look de rockeur bagouzé et la douceur de celui qui travaille à soigner ses démons. Le soir où la terreur a fait irruption au Bataclan, lors du concert des Eagles of Death Metal, il était là, dans la fosse. Indemne physiquement mais traumatisé, il a vu sa vie se strier de réminiscences mortifères et de sensations fantômes, que ce diplômé de la Fémis (promo Julia Ducournau, dont il admire le travail) a réussi à transformer en matière de cinéma. Ses cauchemars sont devenus ceux de Larsen Snake, un rockeur marocain exilé en Angleterre, hanté par un autre drame, qui revient à Casa et percute (littéralement) Rajae, une chanteuse qui s’ignore, pute flamboyante condamnée à n’être que ça par la misogynie ambiante.

C’est le début d’une love story musicale, électrique, thérapeutique, tournée en 35 mm et en scope, qui conduira les deux âmes sœurs des salles de concert de Casa au théâtre de poussière du Haut Atlas, jusqu’aux ruelles iodées d’Essaouira. Un ride chargé d’une rage de vivre communicative, irrigué en intra-veineuse par la musique et le cinéma, et par la foi qu’ils peuvent vous faire revenir d’entre les morts. Ismaël El Iraki parle avec générosité et précision de ce film fabriqué en famille avec des acteurs et des techniciens qu’il aime (dont la star marocaine Saïd Brey, phénoménal dans le rôle du mac gentil-méchant). Un film chargé de références, où, pourtant, « tout est personnel ».

Dans Burning Casablanca, la ville est un personnage. Vous avez un rapport très passionnel avec Casablanca…  

J’ai grandi avec Casablanca un peu comme Lou Reed avec New York, comme un banlieusard amoureux de la ville. Lui il vivait à Newark, de l’autre côté de l’Hudson, et moi, mes parents se sont installés à Rabah, à 50 kilomètres de Casa. Rabah est une ville assez ennuyeuse, administrative, traditionnelle. C’est la vieille dame. Casa, c’est la ville adolescente, d’abord parce que sa population est plus jeune, et puis parce que tout ce qui est cool vient de Casa. Si je voulais acheter des disques, aller à un concert ou au cinéma, c’était à Casa. Je suis tombé amoureux à Casa, j’allais choper du shit à Casa… Et les vidéo-clubs étaient à Casa. Comme tout le reste de ma famille vivait là-bas, j’y allais chaque semaine du vendredi au lundi. J’empruntais des films le dimanche soir avant de partir et je les ramenais le vendredi suivant.

C’est donc là qu’est née votre cinéphilie…

Je louais des films américains à des gars qui passaient avec des carioles dans les rues de Casa, comme des vendeurs de menthe. Quand vous êtes enfant, vous ne connaissez rien d’autre que votre réalité immédiate, et les films que vous voyez se mêlent à ça. Le Bon, la Brute et le Truand, la cassette tournait en boucle chez ma famille dans le sud, j’avais 5 ans, et quand je sortais dehors c’était la même terre rouge, les mêmes gueules, avec cette noblesse et ce côté taiseux. Pour moi c’était évident que Leone était un Marocain, et même un berbère. C’était fait avec les mêmes matières. Chez Tarantino, c’était un peu plus tard, mais j’ai reconnu les mecs de mon quartier. À la fin de chaque phrase, cette possibilité de l’humour ou de la violence. Ça c’est très Casa. C’est une ville des extrêmes. Vous avez des très riches et des très pauvres, et il n’y a pas de lien social ou de tradition qui fasse tampon. C’est la tension permanente. Mais c’est aussi ce qui fait que les classes populaires à Casa sont extrêmement libres. Elles ne sont pas écrasées. Donc tout ce qui a été révolutionnaire dans l’histoire du Maroc, musicalement ou politiquement, s’est toujours passé à Casa. C’est toujours là-bas que ça brûle.

Ce syncrétisme est au cœur du film : on y reconnaît les références, mais il reste très personnel, profondément marocain. Comment s’est opérée cette alchimie ?

Il y a plusieurs identités au film parce qu’il y a plusieurs identités au Maroc. Dans le film, il y a Casa, et il y a Essaouira, cet espèce de rêve hippie où sont passés les Rolling Stones, Jimi Hendrix, Led Zeppelin… Et dans le chemin pour aller de Casa à Essaouira, où se passe la partie western, il y a la culture berbère du Haut Atlas. Tout mon casting vient de là. Cette partie du film est portée par la musique des Variations, un groupe de rock des années 70, oublié aujourd’hui, mais qui à l’époque, avait fait la première partie de Led Zep à l’Olympia. Ces mecs-là faisaient la synthèse entre leur identité juive marocaine, des rythmes berbères, et des choses qui leur plaisaient. Il y a le lyrisme des violons électriques, mais qui sont des violons de musique arabe ; une espèce de guitare électrique très inspirée d’Ennio Morricone… Ça ressemble à de la musique western, mais très implantée de là où elle vient. Et puis ce qui a donné lieu au personnage de Rokia (ndlr : la femme erratique qui vit seule au milieu de ce désert), c’est une photo de l’actrice, Fatima Atif, au théâtre où elle jouait Médée. Il y a chez elle une puissance de tragédienne, quelque chose d’antique et de primal, qui est aussi très lié à ses racines berbères. Ce personnage et cette musique représentent un Maroc pré-islamiste, pré-colonial.

Dès la première scène du film, la sensualité est  filmée comme une résistance à l’islamisme… Faire un film comme Burning Casablanca est-il en soi un acte politique au Maroc ?

Mon court-métrage précédent (ndlr : Harash, en 2009) a été interdit. Et Burning Casablanca a été très long à financer à cause des commissions islamistes. J’étais interdit de tourner parce que je n’avais pas de carte de réalisateur. Ce qui a débloqué les choses, c’est l’initiative d’un homme, un ancien ministre de la culture, qui dirigeait une commission au CCM (Centre Cinématographique Marocain). Il avait autour de lui des gens des affaires religieuses, des gens affreusement misogynes, y compris des femmes. Il savait que ce serait sa dernière commission, alors il a viré tout le monde et choisi les projets qu’il aimait, dont le nôtre, mais aussi plein d’autres films. C’était son baroud d’honneur, et ça n’a pas été sans conséquence : son geste a permis à des films de se tourner, d’avoir du succès en salle, d’être sélectionnés et de recevoir des prix dans des festivals internationaux.

Grâce à lui, Burning Casablanca existe. Sera-t-il distribué au Maroc ?

Oui, avec une interdiction aux moins de 16 ans. Le jour où nous attendions la décision de censure, les Marocains allaient aux urnes (ndlr : pour les élections législatives, en septembre 2021). La scène d’ouverture dont vous parliez, cette femme qui débarque dans un taxi outrageusement maquillée et qui dégage l’islamiste du taxi, je l’ai écrite il y a dix ans. Dix ans plus tard, les Marocains, à 95%, ont dégagé les islamistes du taxi. Et le même jour, on a su que Burning Casablanca sortirait en salle au Maroc, le 1er décembre.

Dans le film, la subversion passe par la musique. La scène rock de Casa existe-t-elle telle que vous la montrez dans le film ?

Bien sûr ! Les spectateurs du concert de Kadavar au milieu du film, ce ne sont pas des figurants. C’est ce qu’on appelle la Moroccan Metal Community. Des gens extrêmement jeunes, et beaucoup de filles. Parce que c’est un espace d’expression. Le rock a toujours été une musique subversive et sensuelle, et cette libération des sens a encore une portée aujourd’hui, dans un Maroc où l’on peut être condamné ou inquiété pour satanisme parce qu’on porte un tee-shirt d’un groupe de Metal.

Le film a également quelque chose de très personnel : le 13 novembre 2015, vous étiez dans la fosse au Bataclan…

Dans l’une des versions du scénario, il y avait eu un attentat à l’un des concerts de Larsen et il portait ça. Mais je me suis rendu compte que ça faisait totalement écran à l’émotion des gens. Ça devenait un sujet, alors que nous, on l’a vécu de manière extrêmement intime. Je n’ai pas été blessé au Bataclan, mais j’ai cru que j’étais mort, et j’ai attendu qu’on me tue pendant des années. Ce qui m’a sauvé la vie, c’est l’EMDR (ndlr : une thérapie qui permet de se libérer de l’état de stress post-traumatique). La thérapie elle-même, et puis le fait de rencontrer des gens qui n’avaient rien à voir avec moi, des victimes de viol, des militaires qui rentraient de zone de guerre, et tous on était atteints de la manière, dans ce qui fait de nous des êtres humains, ce mélange de chair et d’esprit. Ces rencontres m’ont donné le cœur du film : c’est devenu une histoire d’amour entre deux survivants.

Larsen Snake, cet artiste exilé, traumatisé par un drame ancien, qui revient à Casa et reprend sa guitare, c’est vous ?

Larsen, c’est un Frankenstein. Il a les lunettes de soleil de Lou Reed, la veste en peau de serpent de Marlon Brando dans L’homme à la peau de serpent, et il a mes visions, mes hallucinations et mes cauchemars du Bataclan, de manière très littérale. Dans le stress post-traumatique, on appelle ça des reviviscences. Ce ne sont pas encore des souvenirs, le but c’est que ça en deviennent. Ce sont des sensations, inscrites dans votre corps, c’est votre corps qui empoisonne votre mémoire. Je suis en train de prendre un verre à une terrasse, il fait beau, une voiture passe en pétaradant et tout d’un coup je ne vais plus être là, le soleil va s’éteindre, et je vais être en intérieur nuit Bataclan. J’en ai beaucoup parlé avec Benjamin Rufi, l’un de mes meilleurs amis depuis la Fémis, qui fait l’image du film : comment on fait cinéma de cette matière-là ?

Et c’est par la sensorialité que vous parvenez à donner forme à ce que vous ressentez, qu’il s’agisse des flashs traumatiques, des scènes de musique, de l’érotisme qui circule entre Larsen et Rajae…

C’est tout le projet du film, une expérience sensorielle qui se transforme en émotion. L’érotisme est central, parce que ce qui leur arrive est très dur, très trash, mais je ne voulais pas que le film le soit. Il y a énormément de violence, on ne se voile pas la face, mais c’était central pour moi que la violence soit toujours filmée du point de vue de la victime, qu’on soit dans la violence ressentie. C’est pareil pour la sexualité des personnages : est-ce que ce n’est pas plus fort si on fait une scène où ils chantent ensemble pour la première fois, et en fait c’est une scène de sexe ? Une des choses les plus érotiques qu’on peut faire, c’est de faire écouter de la musique à quelqu’un, parce que vous entrez littéralement dans son corps, par les vibrations. Le choix du 35 mm c’est la même chose, c’est la peau du film, c’est ce qui va vous permettre de toucher, d’être dans la matière du film. Et en même temps c’est pas du 35 léché. Il y a des décrochages, des moments où la pellicule brûle, des moments où c’est saturé. Ni là, ni sur le physique ou les fringues des comédiens, on est dans la mise en beauté. On est des rockeurs, on aime la beauté des défauts.

Vous jouez beaucoup sur le magnétisme rock de vos deux acteurs principaux, Khansa Batma et Ahmed Hammoud…

C’est Marlon Brando qui débarque dans une ville avec sa guitare et tombe amoureux d’Anna Magnani ! Ahmed, c’est le seul acteur que j’ai casté. J’avais vu des Marocains qui parlent anglais et jouent de la guitare à Paris, à Bruxelles, à Londres, et j’avais vu tout Casa. Ce que je voyais était très informé par ce que l’on attend de ces jeunes acteurs Marocains, soir une masculinité à la De Niro façon La Haine, très agressive, nerveuse, à fleur de peau ; soit le tchatcheur à la Jamel Debbouze. Le 51e   mec que je vois, c’est Ahmed. Il entre dans la pièce, il a cette élégance fracassée, cette animalité, ce truc androgyne, il me fait penser à Bowie, et je tombe amoureux. Ce qu’il y a de formidable avec lui, c’est qu’il permet de casser les archétypes de genre, cette construction sociale qui définit votre vie au Maroc, ce à quoi vous avez droit. On voulait casser ça. Elle, elle est filmée comme John Wayne, beaucoup en contre-plongée, en plan américain, en travelling arrière, c’est souvent elle qui fait bouger la caméra, c’est elle qui a les ralenti ; et lui est filmé comme Marlene Dietrich, il a quelque chose de très évanescent, comme si la lumière venait de lui.

La scène du concert de Kadavar, c’est presque un exorcisme, une manière de vous réapproprier l’expérience d’une salle de concert après le Bataclan ?

Mettre cette caméra 35 mm, cinémascope, sur des rails, avec une ambition esthétique, quelque chose qui ne soit pas du tout du documentaire, au milieu d’un concert de Metal, dans la fosse, avec les métalleux en plein pogo… Il y a peu de films qui essayent de retranscrire cette expérience presque mystique qu’est un concert de rock, mystique au sens du derviche tourneur, qui commence dans le corps. Il y a ça dans Les Doors, d’Oliver Stone. Il y a plein de films super sur l’histoire du rock, mais les scènes de concert sont super lisses, ultra-mixées, comme s’il n’y avait qu’un seul point de vue. Là, on voulait retranscrire la vibration de tous ces pieds qui tapent par terre, des corps autour de vous, du son comme on l’entend quand on est au premier rang, quand on avance vers la scène. C’était central pour nous.

Burning Casablanca, en salle le 3 novembre

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