Soul de Pete Docter

Soul sentimental

Avec Soul, Pete Docter nous a offert un cadeau de Noël au propos universel, dans la grande tradition Pixar. Deux semaines après sa mise à disposition sur Disney+, on décrypte l’utilisation de la musique dans ce beau film sur les liens entre la vie et la mort, qui nous invite à ouvrir grand nos yeux, nos cœurs, et nos tympans. 

 

Par Juliette Cordesse

Temps de lecture 5 min

Soul

Bande-Annonce

Un brouhaha discordant accompagne l’éternel logo de Disney pour ouvrir un film dont le titre ne nous préparait pas à ces fausses notes : Soul. Musical et métaphysique, le nouveau Pete Docter s’inscrit dans la droite lignée des thèmes chers au cinéaste. Dans ses quatre précédents films, le fleuron des studios Pixar n’a eu de cesse de marier les contraires – les monstres et les humains dans Monstres et Compagnie, la Joie et la Tristesse dans Vice-Versa –, tout en réveillant des personnages qui avaient oublié d’exister, à l’image du vieil homme de Là-Haut, dont le cynisme finit par se diluer au contact de la naïveté de Russell, un petit scout tendre et collant. Soul ne fait pas exception, et passe même au niveau supérieur, puisque ce qu’il cherche à concilier, cette fois, c’est la vie et la mort. Rien que ça.

C’est l’histoire de Joe, un professeur de musique passionné de jazz qui rêve de faire de la scène. Mais alors même qu’une opportunité se profile, il fait une chute mortelle et se retrouve coincé dans une zone de l’au-delà où sont formées les âmes avant leur arrivée sur terre. Via ce héros musicien et mélomane qui veut à tout prix retrouver son existence, la musique devient le sujet premier de l’intrigue : c’est par elle que Pete Docter tente de trouver ce qui fait le lien entre vie et trépas – lien qu’il faut entendre d’emblée dans le titre du film, Soul, qui signifie à la fois « âme » et « musique de l’âme », ce courant musical noir-américain issu du gospel et du Rhythm and blues. Si la création musicale (et l’art en général) est la mieux à même d’incarner l’âme humaine, alors elle peut devenir un passeur : c’est ainsi que le film conjugue deux styles antagonistes de compositions, respectivement associés à la vie terrestre et à l’au-delà, qui réussissent finalement à trouver des points de jonction.

Pour mieux mettre en musique ces deux dimensions, Docter fait appel à deux entités créatrices distinctes. D’un côté Jon Batiste, chef d’orchestre et jazzman, qui se charge de faire palpiter le monde des vivants. De l’autre, le duo de Nine Inch Nails Trent Reznor-Atticus Ross, qui enveloppe le monde de l’au-delà. Au premier acte, le contraste est saisissant : Joe déambule dans New York, sur un jazz dense et pressé où se mêlent des accords citadins, et quand il chute et atterrit dans l’abîme, l’ambiance sonore revire, pour laisser place à quelques rares notes synthétiques et sépulcrales. Le mixage utilise la stéréo pour donner l’impression d’un mouvement circulaire de la musique, plus englobant. On est d’abord effrayé par le vertige du néant, l’impression d’être aspiré si le tempo ne va pas assez vite. Bientôt pourtant, on est aussi gagné par le calme des sonorités de la mort, et par contraste avec cet apaisement, c’est le chahut de la ville qui nous paraît soudain plus stressant. Dans Soul, la mort n’est pas associée à l’angoisse, mais plutôt au repos. À l’intérieur de cette partition lancinante, des variations viennent illustrer une personnalité ou un sentiment spécifiques. Terry, gardien des entrées et principal antagoniste de Joe, petit être preste et obsessionnel, hérite par exemple d’un morceau au tempo plus rapide, répétitif et irritant. Dans ce monde où les corps n’existent pas, la partition de chacun en dit plus que son aspect physique.

« Dans ce monde où les corps n’existent pas, la partition de chacun en dit plus que son aspect physique. »

L’au-delà abrite même une figure centrale qui n’a pas immédiatement de musique à elle : c’est 22, jeune âme qui ne comprend pas bien l’intérêt de la vie humaine et trouvera des réponses auprès de Joe qui lui, désire ardemment y retourner. Parce qu’elle peine à trouver la singularité qui l’autorisera à aller sur terre, 22 n’a pas immédiatement de thème dédié. Mais alors qu’elle devient la side kick de Joe dans son entreprise d’évasion, la musique compose sa personnalité, qui émerge, douce et patiente, au deux tiers du film, avec le thème 22 is ready. Quand les deux complices arrivent enfin sur terre, c’est dans la peau d’un chat pour lui, dans celle de Joe dans le coma pour elle. La musique de Jon Batiste reprend ses droits, chevillée aux mouvements des personnages. Une fuite d’hôpital rythmée avec humour par des cuivres tonitruants, qui accompagnent la précipitation d’un Joe félin, et s’entrecoupent des silences d’appréhension de 22 et son esprit d’enfant mal à l’aise dans un corps d’adulte (le morceau 22’s Getaway)… C’est à partir de ces échanges absurdes d’esprits et de peaux que les deux mondes et les deux types de partitions commencent à s’interpénétrer. Naissant de la contemplation écarquillée de 22 sur le nouveau monde qu’elle découvre et dont elle se met à collectionner les menus items, la musique de Trent Reznor et Atticus Ross se diffuse doucement chez les vivants. Quand la soul de Jon Batiste est créée par l’action des corps, les compositions du duo naissent des émotions de l’âme.

Si la curiosité enfantine de 22 dresse un pont entre la vie et la mort, chez Joe, c’est une autre émotion, plus nostalgique, celle des souvenirs, qui annule les frontières. Lors d’un énième retour sur terre, cette fois dans son enveloppe charnelle à lui, le musicien a dû laisser sa petite camarade derrière lui. Et c’est avec pour seule partition les babioles qu’elle avait collectées lors de son passage sur terre – une croûte de pizza, une feuille séchée, un donut entamé – qu’il improvise au piano le morceau Epiphany (composé par Trent Reznor et Atticus Ross). Associés à des expériences de 22, les artefacts activent ses souvenirs à elle dans son corps à lui, ce corps qu’elle a occupé un moment, et Joe revoit le passé non pas par les yeux de 22, mais directement par son âme. Peu à peu, les notes de sa propre histoire à lui – souvenirs d’enfance et de bonheurs plus lointains – s’ajoutent à la partition visuelle, tandis que des bruits du quotidien s’immiscent gracieusement dans le mixage sonore pour restituer, par les petits bruissements, roulis et craquements routiniers qui composent la musique du monde, le sentiment-même de la vie.

En raccordant l’émerveillement du nouveau-né à la chaleureuse mémoire d’une vie bien avancée, puis, dans un changement d’échelle, les lumières de la ville et le scintillement des étoiles, cette magnifique séquence fait tout tenir ensemble par la musique, l’infini du ciel et nos « regular old habits ». En orchestrant cette épiphanie, Pete Docter détruit les barrières entre la vie et la mort plus subtilement que par le simple voyage entre les deux. Il montre que l’une fait partie de l’autre, unies dans un même miracle, qui n’a de sens que parce qu’on sait que la vie s’arrêtera, et qu’on pourra se souvenir de ceux qui sont morts.

Soul est disponible sur Disney+

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