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In The Mood For Love, musique et sentiments

20 ans après sa sortie initiale, In The Mood For Love est attendu en salles cette année en version restaurée 4K. Pour patienter, un beau vinyle nous permet de réécouter le thème légendaire du chef-d’œuvre de Wong Kar-wai. L’occasion de revenir sur la musique culte de ce film culte.

Par Juliette Cordesse et Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min

In The Mood For Love

Bande-Annonce

On peut ne pas avoir vu In the Mood for Love, mais il est plus difficile de ne jamais avoir entendu sa musique. Au tournant du siècle, le chef-d’œuvre romantique de Wong Kar-wai nous ensorcelait, et les accord lancinants qui sublimaient l’amour impossible entre Monsieur Chow (Tony Leung Chia Wai) et Madame Chan (Maggie Cheung) y étaient pour beaucoup. Le film devait ressortir au cinéma en version restaurée 4K pour ses 20 ans, mais en l’absence de salles, il faudra pour l’instant se contenter d’une édition vinyle de Yumeji’s Theme, cette partition pour violons obsédante qui, à peine le disque posé sur la platine, agit comme une Madeleine de Proust. Un voyage dans le temps jusqu’au crépuscule des années 1990, comme une dernière bouffée de parfum avant un changement d’ère.

En France, le film sort en novembre 2000 et fait plus d’un million d’entrées. Mais le phénomène culturel qu’il provoque outrepasse le nombre de tickets vendus : dans les mois qui suivent, l’esthétique In The Mood For Love est partout, les filles se mettent à porter des Qipao (ces robes de soie chinoises boutonnées à l’encolure) dans l’espoir (vain) d’être aussi élégantes que Maggie Cheung, et la musique passe et repasse en boucle sur toutes les ondes, s’engrammant dans l’imaginaire collectif. Le CD de la bande-originale, dans les bacs le 10 avril 2001, se vendra comme des petits pains, bénéficiant d’un contexte culturel qui a vu la musique de film rayonner au-delà du cercle des initiés, avec des soundtracks comme celles de Pulp Fiction en 1994 ou de Trainspotting en 1996.

Après Pulp Fiction, la mode est moins aux compositions originales qu’à la playlist de musique additionnelles savamment sélectionnées, et le sillage que laissera derrière elle la musique d’In The Mood For Love est marqué par cette tendance. Vingt ans après, on se souvient bien sûr des morceaux créés spécialement pour le film par l’Américain Michael Galasso (qui avait déjà collaboré avec Wong Kar-wai sur Chungking Express en 1994), dont le très beau Angkor Vat Theme et ses trois variations, mais ce souvenir est supplanté par l’impact des musiques préexistantes, parmi lesquelles le fameux Yumeji’s Theme. Le choix des musiques additionnelles, qui apparaissent discrètement çà et là dans le quotidien des personnages, a d’abord pour fonction de restituer l’environnement social et sonore du moment et du lieu spécifiques auxquels se déroule le film – Hong-Kong dans les années 60. La cité-État, encore colonie britannique de population chinoise (elle sera rétrocédée à la Chine en 1997), baigne alors dans une culture radiophonique cosmopolite, et la vie des gens est rythmée par des musiques pop venant des quatre coins du monde.

La vie des gens, et en particulier celle de Wong Kar-wai, qui grandit à Hong Kong à cette époque-là. « Ma mère allumait constamment la radio, où elle écoutait toutes sortes de styles et de genres : les big-bands, la variété occidentale, confiait-il aux Inrockuptibles en 2001. Nat King Cole était l’un de ses favoris. » À la recherche de ses émotions enfantines, le cinéaste insère ses propres souvenirs musicaux dans son film, où l’on retrouve notamment trois chansons de Nat King Cole, Aquellos Ojos Verdes, Te Quiero Dijiste et surtout Quizas, Quizas, Quizas, qui revient par trois fois et symbolise ce couple qui n’a jamais réussi à se décider. Ces chansons connues de tous sont aujourd’hui indissociables d’In The Mood For Love, à la fois propres à son univers esthétique et universelles dans leur portée.

« De nos jours, la musique a un impact sur nous car nous ne la contrôlons pas, elle est partout où on va », expliquait encore le réalisateur aux Inrocks à la sortie du film. Chansons étrangères et répétitives qui passent au restaurant, chez la voisine, à l’hôtel… Ici, la musique est utilisée comme une coïncidence. C’est le hasard qui fait que Monsieur Chow et Madame Chan se croisent, c’est le hasard qui fait que cette chanson-là passe à la radio à ce moment-là… Mais cette conjonction de hasards crée une cristallisation que nous avons tous vécu, où que nous vivions dans le monde globalisé. Le choix d’utiliser les versions espagnoles des titres de Nat King Cole, dans un film où l’on parle chinois dans une colonie britannique, crée en outre une confusion des langues qui accentue finalement l’universalité. Pourquoi des paroles que personne ne comprend arrivent-elles à si bien se lier aux sentiments des protagonistes ? C’est le pouvoir infra-intellectuel de la musique qui est ici mis en scène, sa capacité à parler à tout le monde en même temps. Et au bout du compte, c’est donc en multipliant les emprunts musicaux qu’In The Mood For Love, qui se passe pourtant dans un contexte bien précis, nous semble à chacun si familier.

Dans cette entrelacs de références musicales, comment Yumeji’s Theme – pour le coup méconnu du grand public – a-t-il fini par devenir l’emblème suprême d’In The Mood For Love ? Tout a commencé en salle de montage. En quête de musiques de travail, Wong Kar-wai tape dans le répertoire du compositeur japonais Shigeru Umebayashi, et retient notamment les scores de Sorekara (un drame réalisé en 1985 par Yoshimitsu Morita) et Yumeji (un film de 1991 sur la vie du peintre et poète Takehisa Yumeji, signé Seijun Suzuki). Peu à peu pourtant, la musique de Sorekara s’efface, et celle de Yumeji s’impose. En relation avec Wong Kar-wai, Shigeru Umebayashi propose de composer plutôt un thème original. Mais rien n’y fait, le cinéaste n’a plus d’yeux que pour Yumeji’s Theme. Pièce maîtresse de son cinéma (au point que certains de ses films, comme Happy Together, portent le nom d’une chanson dont ils sont indissociables), la musique n’échappe pas, on l’aura compris, au tempérament obsessionnel du cinéaste, dont on connaît la tendance à penser chaque détail jusqu’au vertige (et à retoucher la toile jusqu’à se mettre en retard au Festival de Cannes). « Avec Wong, il n’y a pas de réunions, c’est lui qui décide où et quand utiliser la musique », témoigne Shigeru Umebayashi dans une interview au magazine Cinezik.

La méthode peut paraître un peu discrétionnaire, et pourtant elle montre à quel point, chez Wong Kar-wai, la musique est un outil de la mise en scène, au même titre que les mouvements de caméra. Il ne se contente pas de reprendre Yumeji’s Theme, il l’incorpore à son œuvre, tout en créant un décalage qui la rend immédiatement remarquable. Ainsi, lorsque le thème résonne pour la première fois, au commencement du film, il semble presque hors sujet : Monsieur Chow et Madame Chan se croisent, ce ne sont encore que deux voisins comme les autres, et pourtant tous les bruits passent en sourdine pour laisser place à cette litanie à la mélancolie terrassante, en porte à faux avec la banalité du moment. Comme si la musique nous signifiait que leur histoire est terminée avant même d’avoir commencé. Cinq minutes, et l’on est déjà dans la nostalgie d’un amour qui n’a pas encore été vécu. Le couple étouffera ses sentiments pour rester dans le rang des conventions sociales. Le thème trahit dès le début la tristesse de leur sort, superposé seulement au son de la pluie qui s’harmonise avec les notes. La pluie dont on devine, grâce à la musique qui crée un univers de sensations, qu’ils ne la regarderont plus jamais tomber sans penser à l’autre. Plus les deux personnages se rapprochent, plus le thème insiste, comme dans l’espoir, illusoire, de les rattacher l’un à l’autre.

Yumeji’s Theme revient ainsi par neuf fois dans In The Mood For Love, mais cette récurrence ne suffit pas à expliquer qu’il se soit fiché dans notre cerveau. Moins que la répétition, c’est sa capacité à jouer comme la synecdoque du couple – la partie pour le tout, le détail pour l’expérience toute entière – qui fait du morceau d’Umebayashi le sésame absolu du film. « Je suis convaincu qu’un scénario ne peut pas tout dire, et ne dit pas l’essentiel », déclarait Wong Kar-wai aux Inrockuptibles, précisant que pour lui, la musique est « la forme de communication la plus pure ». Une musique utilisée comme sentiment plutôt que comme décor, au point que même ceux qui n’ont pas vu ce film culte ont ressenti fugacement le blues enluminé de sa love story tragique en entendant cet air à la radio, un air qui de ce fait a contribué à définir l’humeur d’une époque. Une humeur amoureuse, qui, l’espace de quelques mois au début du 21e siècle, a mis le monde entier in the mood for love.

Le vinyle d’In The Mood For Love comprend le thème de Shigeru Umebayashi Yumeji’s Theme et sa reprise chantée par Natalia Izawa en exclusivité mondiale.  

Commande en ligne : https://thejokers-shop.com/products/vinyle-45t-in-the-mood-for-love

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Disponible sur la plateforme du festival de de Gérardmer : https://online.festival-gerardmer.com/

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