Hernan Corera

« Les couleurs transmettent les émotions de manière inconsciente »
Agoria a laissé carte blanche au réalisateur argentin Hernan Corera pour le clip de You are not Alone. Il nous explique comment est né ce film puissant et mystique. Interview.

Par Tess Volet et Lisa Muratore

Que vous a inspiré le titre You are not Alone lorsque vous l’avez entendu pour la première fois ? C’est parfois compliqué d’expliquer le mystère des images que la musique évoque en chacun de nous. Mais dans ce cas particulier, je dois dire qu’instantanément la chanson m’a guidé vers un sentiment d’adieu… Un adieu à l’être d’aimé, mais avec une couleur incertaine d’espoir. Il existe un halo mystique dans ce titre qui m’émeut.Le désert et la montagne se sont révélés naturellement. Ce sont les symboles liés à la transcendance et à la mort. Mais le vent qui habite ces territoires murmure le secret de la vie, personne n’est seul, même dans ce pays inconnu qu’est la mort. Cette nature vivante, mais silencieuse, a été essentielle pour créer l’univers de nos personnages.

Comment avez-vous créé cet univers ? Les images sont puissantes, tant du fait des métaphores que de la technique employée…
Le but premier de cette vidéo était de pouvoir explorer des images qui fonctionnent non seulement visuellement et esthétiquement, mais aussi qui remplissent une fonction dramatique dans l’histoire fragmentée qui se déroule pendant la chanson.
Nous tournions en 35mm et nous avons beaucoup travaillé avec des miroirs, afin d’approfondir la réflexion sur la vanité, mais aussi en tant qu’ouverture à une connaissance personnelle cachée. Une métaphore que nous avons représentée en montrant des personnages regardant directement la caméra à travers des miroirs, ce qui brise le quatrième mur.

On peut interpréter le clip-vidéo de façon différentes, et notamment sa fin.
Personnellement, j’ai toujours été attiré par le travail artistique qui montrent quelque chose sans le révéler totalement, et qui nous donne des espaces pour nous projeter personnellement dans l’histoire.
Cela fait vivre plus longtemps le travail, l’interprétation dépend beaucoup du moment où l’on regarde le clip. D’un autre côté, pour que ça fonctionne, c’est important de mettre en place un univers solide et crédible. La clé du processus était que le début soit une traditionnelle narration de funérailles. Une bonne base d’intrigue pour introduire ensuite un gang étrange et mystique.
La fin évoque le cercle de la vie. Le titre de la chanson est représenté dans le nouveau-né qui, malgré l’absence de son père (le leader), ne sera jamais seul. Cependant, j’ai entendu beaucoup de spectateurs développer une théorie sur la réincarnation et cela m’a semblé à la fois fantastique et troublant.

Le sens du détail est allé jusqu’’ au choix d’acteurs aux physiques très particuliers.
Leur visage raconte une histoire, leur regard peut en dire long. Les trois acteurs principaux forment un triangle énergétique intéressant qui nous a permis d »accentuer la tragédie et les liens implicites qui les unis.Pour le personnage du leader, on cherchait un homme qui transmettait une énergie à la fois féminine et masculine, mais aussi qui émet un certain magnétisme qui hypnotise les spectateurs. Pour les personnages principaux, du frère et de la sœur, on recherchait des énergies contradictoires ; féminine pour le premier et masculine pour la seconde. Bien qu’il n’y ait pas de liens explicites dans leurs rôles, le choix du casting est très important afin d’atteindre le point culminant dramatique que l’on recherche.

Le choix des couleurs, la technique apparaissent très importantes, est-ce lié à votre passion pour la photographie…
Effectivement, je suis également photographe, et pour moi le traitement de la colorimétrie est très important. Les couleurs transmettent les émotions de manière inconsciente. Le directeur de la photographie, Mariano Monti DOP, a décidé d’utiliser un 35mm avec le film Fuji 500 Eterna et a fait des choix importants concernant les décors et les costumes avec Cornas/Cavia (directeur artistique) et Sol Canjevsky (costume designer). De plus, mon but premier lorsque je m’investis dans un nouveau projet, c’est d’améliorer ma technique et ma créativité, même si je travaille à l’intuition avec une seule caméra. D’ailleurs, lors du tournage de You’re not Alone, le défi de filmer avec un 35mm a amené certaines complications excitantes, réjouissantes mais assez épuisantes. De plus, nous avons pensé qu’il était prudent de respecter le cadre 4:3 pour obtenir un effet de photographie rétro. Enfin, j’ai voulu rendre hommage aux réalisateurs argentins du milieu XXème siècle tels que Leonardo Favio, Torre Nilsson ou Saslavsky.

Cette palette de couleurs est elle également une palette de nuances et d’émotions ?
Le contraste des couleurs correspond à notre envie d’explorer les contradictions des émotions humaines. Les lieux extérieurs, pigmentés de couleur froides, exposent nos personnages à des territoires vastes et peu accueillants, tandis que les lieux intérieurs, aux couleurs chaudes, les plongent dans des émotions liées à un ordre social, à des hiérarchies qu’ils combattent. C’est basé sur un contraste entre ombre et lumière, entre subjectivité et fluctuation de perspective, entre le bien et le mal. Je crois que cette histoire parle de l’éveil, d’atteindre une épiphanie. Mais par-dessus tout, je parle d’amour dans ses différentes représentations. De l’amour fraternel notamment.

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