Billie
Une voix qui crève l’écran

61 ans après son départ pour des cieux meilleurs, Billie Holiday bénéficie enfin d’un documentaire digne de son histoire et de son talent. L’occasion de revenir sur le rapport entre la chanteuse et le cinéma.

Par Michaël Patin

Temps de lecture 5 min

Billie

Bande-Annonce

Durant les 44 années de sa terrible vie, Billie Holiday a interprété un seul tout petit rôle au cinéma. Celui d’Endie, servante d’une famille de la haute société, dans New Orleans d’Arthur Lubin, en 1947. Au début du film, on la voit chanter Do You Know What It Means to Miss New Orleans (composée avec Louis Armstrong, aussi présent au casting) au piano, profitant de l’absence de son employeuse. Lorsque celle-ci revient et la surprend, Endie se lève d’un bond. “Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais plus vous voir près du piano ?”, demande la dame. “Si j’avais su que vous arriviez, je me serais arrêtée”, répond Endie, soumise, avant de retourner à son ménage. Typique de l’hypocrisie hollywoodienne de l’époque (attrait pour le jazz, culture raciste), cette courte scène résonne non seulement avec la vie de Billie (qui devait entrer par la porte de service tandis que son public blanc entrait par la grande porte), mais parle aussi de son rapport au cinéma. Un rapport d’exploitation toujours, cruel, banal, mais d’une rare ampleur : tandis qu’elle n’eut droit qu’à quelques secondes de chant à l’écran (autre occasion : Symphony in Black: A Rhapsody of Negro Life, court-métrage musical de 1935 chapeauté par Duke Ellington), le cinéma, lui, s’est servi grassement dans son catalogue sans qu’elle puisse en profiter : sur les 235 entrées “soundtrack” de sa fiche IMDB, seulement 5 concernent des films parus de son vivant.

« Ses chansons donnent du relief à tout, même au pire »

Aux innombrables drames qui ont rythmé sa vie (prostitution, alcool, drogue, prison, violences conjugales, humiliations racistes…), il faut donc ajouter celui d’être utilisée depuis soixante ans sans avoir son mot à dire, parce que ses chansons donnent du relief à tout, même au pire. Sans doute parce que que ses chansons, c’est déjà du cinéma. Avec des scénarios de grands mélos (amour consumant, perdu, poison), une incarnation modulée par un désir absolu de vérité, et des images aussi, plus éclatantes que beaucoup de celles projetées sur un écran (comment faire mieux que Strange Fruit pour évoquer l’horreur de l’esclavage ?). Ainsi dans Billie, documentaire de James Erskine qui dresse le portrait de la chanteuse, à la question “quelle était la différence entre Ella Fitzgerald et Billie Holiday ?”, le pianiste Bobby Tucker (qui l’a accompagnée au Carnegie Hall en 1948) répond : “Quand Ella dit ‘Mon homme est parti’, on croirait que son jules est sorti acheter du pain. Mais quand Lady dit ‘Mon homme est parti’, on voit un gus loin sur la route, il a fait sa valise et ne reviendra jamais.” C’est pourquoi il faut de grands réalisateurs pour tenir tête à la musique de Billie : c’est Nicolas Roeg et son Enquête sur une passion, où un couple pris dans une affaire toxique écoute celle qui fut la spécialiste de la question ; ou plus récemment Carol de Todd Haynes, où elle sert de bonne étoile à l’amour interdit entre deux femmes (là encore, une question d’expérience). Utile en renfort, l’œuvre de Holiday fonctionne encore mieux en décalage, que ce soit sous forme de bande-son pour mall futuriste dans Minority Report, ou d’obsession de femme blanche moderne et indépendante (tout ce que Billie n’a jamais été) dans Eva de Joseph Losey. Toujours pourtant, elle semble presque trop grande, trop terrible, pour habiller d’autres histoires que la sienne.

Cette histoire-là a été racontée une première fois au cinéma, en 1972, dans un biopic signé Sidney J. Furie, Lady Sings The Blues. Une autre forme d’exploitation, pleine d’hyperboles et de raccourcis hollywoodiens, où Diana Ross fait au mieux avec ce qu’elle possède : de réels talents d’actrice, mais une voix très peu semblable à celle de Billie Holiday. Il restait un manque, et c’est là qu’intervient Billie, premier documentaire à se montrer digne de son sujet. Construit autour des enregistrements sonores récoltés par la journaliste Linda Lipnack Kuehl dans les années 70, il prend acte du manque d’archives visuelles et orchestre, en nous offre en remplacement un passionnant ballet de témoignages sur bande magnétique – de Billie et de celles et ceux qui l’ont le mieux connue. C’est un film qu’on écoute plus qu’on ne le regarde, et c’est peut-être pour ça qu’il parvient à lier le politique et l’intime, l’humanité et la monstruosité, le génie et le gouffre, et livrer un portrait juste. Comme si, pour rendre grâce à celle qui lui a tant donné, le cinéma devait enfin s’effacer devant sa voix.

Billie, au cinéma le 30 septembre

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