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La sitcom conjugale, une vieille histoire

Avec son couple de super-héros enfermé dans une matrice à générer des situations de sitcom, WandaVision s’amuse avec les codes du genre le plus ancien de la télé américaine. L’occasion de revenir sur 70 ans de sitcoms conjugales, et sur les évolutions de société dont elles ont été témoins.

Par Juliette Cordesse et Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min

WandaVision

Bande-Annonce

Depuis son lancement mi-janvier, WandaVision nous surprend chaque semaine en jouant avec les codes de la sitcom. Si l’on n’attendait pas Marvel dans ce format-là, le petit théâtre de la comédie de 20 minutes s’avère le décorum parfait pour mettre en scène les questions de représentations qui se posent à la franchise, notamment en termes de rapports hommes-femmes et de normes de genre. Car au sein de la famille (qu’elle soit traditionnelle, recomposée ou amicale – comme dans Friends), l’entité couple est le noyau dur de la sitcom, son sujet fondamental. Et si le genre dans sa forme originelle est par nature formaté (un tournage en studio, peu de décors, un petit échantillon de personnages récurrents, trois caméras simultanées et des rires enregistrés), il n’a cessé, depuis son apparition dès la fin des années 40 à la télé américaine, de refléter l’évolution de la domesticité et de la conjugalité. Par sa simplicité, son caractère populaire et ses péripéties du quotidien, la sitcom (pour « situation comedy », ou comédie de situation) est le véhicule idéal pour apporter dans les foyers le témoignage des changements de mœurs, et même faire passer des idées progressistes dans un grand éclat de rire. Alors comment la sitcom a-t-elle accompagné les mutations du couple ? Réponse en sept séries marquantes.

Années 50 : I love Lucy de (Jess Oppenheimer, 1951-1957)

Méconnue en France mais culte outre-Atlantique, I Love Lucy raconte le quotidien de Lucy et Ricky Ricardo. Lui est chef d’orchestre, elle rêve d’être artiste plutôt que femme au foyer. En 1950, ça ne va pas de soi, et Lucy va devoir contourner les interdictions du monsieur pour mener à bien ses ambitions. C’est l’une des premières sitcoms de l’histoire de la télé, mais elle est déjà révolutionnaire. Alors que d’autres productions de l’époque, comme Father Knows Best ou I Love Beaver, s’en tiennent sagement à la répartition traditionnelle des rôles (papa au travail, maman aux fourneaux), I Love Lucy s’en joue malicieusement en choisissant de raconter la vie à deux d’un couple sans enfant, et de donner la part belle à la femme et à ses revendications d’indépendance. La série a deux armes fatales : le splapstick (humour gestuel issu du cinéma muet), qui souligne de manière burlesque la difficulté et l’abêtissement des tâches domestiques ; et le tempérament de feu de sa star Lucille Ball, génie comique qui fait voler en éclat les clichés de la bonne épouse discrète et docile.

Années 60 : Ma Sorcière Bien-Aimée (Sol Saks,1964-1972)

L’entretien ménager est au cœur des tensions qui agitent Samantha et Darrin Stephens, le couple mixte humain-sorcière de Ma Sorcière bien-aimée. Dans le pilote de la célèbre sitcom, une voix off présente nos deux personnages comme des archétypes, une « typical American girl » et un « typical red-blooded American boy ». Mais ces incarnations de la norme vont se heurter à la redistribution des rôles induite par la révolution sexuelle, qui frémit jusque dans les foyers comme il faut de la suburbia. Tandis que Darrin (mieux connu en France sous le nom de Jean-Pierre) refuse que Samantha utilise ses pouvoirs pour tenir la maison, l’adorable sorcière fait mine de lui obéir pour mieux faire ce qu’elle veut dans son dos. La sorcellerie apparaît ici comme une illustration fantastique de l’essor de l’électroménager, et ce benêt de Jean-Pierre se sent menacé par les outils du monde moderne qui entendent libérer la femme de son aliénation domestique (parce qu’à quoi occuperait-elle son temps si elle n’avait pas les mains plongées dans le bac à vaisselle ?). Gentiment progressiste, la série n’est toujours pas obsolète : soixante ans plus tard, on est encore nombreuses à fantasmer sur les scènes où Samantha range la cuisine en un coup de nez mutin.

Années 70 : The Brady Bunch de Sherwood Schwartz (1969-1974)

Au tournant des années 70, en pleine révolution sexuelle, The Brady Bunch met en scène un veuf et une veuve, Mike et Carol, qui élèvent ensemble leurs trois enfants respectifs : c’est l’une des première famille recomposée de l’histoire de la télé. Novateur ? En apparence seulement. Sous couvert de cette modernité en demi-teinte où le veuvage fait passer la pilule (pour que le divorce fasse son entrée dans la fiction populaire, il faudra attendre Kramer contre Kramer au cinéma en 1979), la série réitère l’image d’Épinal de la famille américaine, où le bien-être des enfants prime sur celui des parents – la petite troupe est même invitée pour la lune de miel avec le chien, le chat et la nounou ! L’humour mise sur les difficultés de la cohabitation et ignore les problématiques de duo conjugal, réduit à sa fonction parentale et éducative. Faussement progressiste, The Brady Bunch peut même être vue comme une réponse jovialement réactionnaire à l’agitation contre-culturelle d’une époque où le mouvement hippie cherche à remettre en question la famille traditionnelle.

Années 80 : Roseanne (Matt Williams, 1988-1997 – reprise en 2018)

Au crépuscule des années Reagan, qui ont laissé la classe ouvrière exsangue, Roseanne dresse un portrait inédit de l’Amérique prolétaire tout en inversant l’autorité au sein du couple. Depuis dix ans, le pays est rivé à Dallas, soap opera devenu l’emblème de l’ultralibéralisme reaganien. Dans Roseanne, exit les problèmes de riches, et bienvenue aux « vrais » gens, ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts et tomberont, trente ans plus tard, dans l’escarcelle de Trump (à défaut d’être reconquis par la gauche de la gauche incarnée par Bernie Sanders). Portée par la personnalité vindicative de l’actrice Roseanne Barr, la sitcom n’hésite pas à faire des fins de mois difficiles un vecteur de l’humour. Quand il n’est plus question de s’enrichir mais déjà de savoir ce qu’on va mettre dans son assiette, les femmes se retrouvent seules aux commandes. Bruyante, cynique, maniant la répartie cinglante, Roseanne s’éloigne du cliché de la mère douce et tendre. Mais face à la mollesse et à l’immaturité de son mari Dan (incarné par John Goodman), elle montre que la survie du foyer, et du monde, repose sur les femmes.

Années 90 : Mad about you (Paul Reiser et Danny Jacobson, 1992-1999)

« Mariage is hard » : c’est la conclusion à laquelle arrivent dès la fin du pilote les jeunes époux de Mad about you (Dingue de toi en VF), Paul et Jamie Buchman. Le divorce et l’union libre ont redéfini le mariage, qui n’est plus une institution indiscutable. On se marie de plus en plus tard pour profiter de son célibat, et si l’on se marie, ce n’est plus par devoir mais par amour, chacun revendiquant son épanouissement individuel au sein de la vie à deux. Contemporaine de Friends, la sitcom du comédien de stand up Paul Reiser (qui tient le rôle principal aux côtés d’Helen Hunt) se déroule dans le même milieu de jeunes New-yorkais adulescents issus de la génération X, cherchant l’âme sœur tout en redoutant l’engagement. Les deux urbains ambitieux de Mad about you (il est réalisateur de documentaires, elle travaille dans les relations publiques) s’adorent mais se disputent non-stop pour défendre leur pré-carré. Les amis, les aventures d’un soir, les responsabilités que l’on n’arrive pas à prendre sont les nouveaux sujets qui font rire. Avec une question un peu grave en filigrane : puisqu’il n’y a plus d’obligation à passer toute sa vie ensemble, pourquoi le faire malgré tout ?

Années 2000 : Will and Grace (David Kohan et Max Mutchnick, 2000-2006)

Ils ne couchent pas ensemble, et pourtant ils forment un couple : c’est le pitch original de Will and Grace. Will est homo, Grace est hétéro, ils partagent un magnifique appartement à Manhattan, mais leur relation va au-delà d’une simple coloc. Le pilote est d’ailleurs écrit selon le schéma narratif d’une comédie romantique avec idylle, dispute et retrouvailles : c’est bien d’amour platonique dont il est question entre ces deux-là, chacun menant par ailleurs sa vie sentimentale de son côté tout en se comportant comme un vieux couple à la maison (crises de jalousie comprises). Cette amitié amoureuse, ou soro-fraternité pourrait-on dire, ouvre doucement la porte de la sitcom (et donc des foyers américains) aux sexualités LGBTI+, que mettra plus franchement en scène la décennie suivante une série comme Modern Family. Le néo-couple formé pat Will et Grace habitue les esprits à l’idée que l’amour, la cohabitation et même le foyer ne sont pas indissociables d’un schéma hétéronormé.

Années 2010 : You’re the worst (Stephen Falk, 2014-2019)

Un garçon ivre mort rencontre une fille cynique à la sortie du mariage de celle qu’il aimait : You’re the worst, c’est l’anti-conte de fées. Dans les années 2000, la sitcom a évolué : décors extérieurs et caméra unique lui donne un aspect plus réaliste. Le traitement des sujets s’en ressent, comme en attestent l’humour noirâtre et les situations crues de You’re the worst. Cette forme plus rugueuse s’accompagne d’un certain désenchantement. Pendant cinq saisons, Jimmy et Gretchen vont faire l’amour en le fuyant de toutes leurs forces. Les mariages de leurs baby-boomers de parents ont échoué, le féminisme leur a appris que la norme conjugale fabrique de l’aliénation, la multiplication des modèles et la libération sexuelle ont ringardisé la fidélité ad vitam aeternam… Bref, le couple hétéro tel qu’on l’entendait n’a plus la cote, et nos deux naufragés, guidés par leur égoïsme et taraudés par la dépression, n’ont même plus l’énergie de le réinventer. Alors ils naviguent à vue, avec pour seule boussole d’éviter à tout prix la routine. Et c’est malgré eux que leur relation, antiromantique au possible, passe de purement sexuelle et mutuellement toxique à quelque chose qui pourrait ressembler à l’envie de rester ensemble.

Années 2020 : WandaVision (Jac Schaeffer, 2021)

Attention : spoilers

WandaVision s’inscrit à la suite de ce très large héritage, mais au lieu de créer un produit entièrement nouveau, la série Marvel choisit de pasticher les sitcoms en y plaçant des personnages de superhéros. Dans l’Amérique de 2021, où la pandémie, le terrorisme et les dérives du trumpisme brouillent la frontière entre les pires dystopies et la réalité immédiate, les esthétiques du passé font office de refuge pour ces deux soldats du monde contemporain que sont Wanda et Vision. N’ayant jamais réussi à former un couple classique dans le chaos de l’époque, ils fondent leur unique espoir d’en devenir un sur le cadre offert par un vieux format télé rassurant. Plus de conflit ni de domination : face à l’hostilité de l’extérieur, homme et femme, à l’intérieur de la maison, sont ici sur un pied d’égalité. Mais l’idéal qu’ils convoitent est à double tranchant, et Wanda n’arrive pas à entrer dans le carcan domestique qu’elle imaginait être le moule du bonheur parfait. La sitcom s’effrite, révélant ses artifices ; le passé perd de sa superbe et le pouvoir de la nostalgie s’étiole ; et tandis qu’une moitié du couple se dissout, l’autre moitié se retrouve seule face à la noirceur du présent. Espérons que le prochain épisode de l’histoire des sitcoms de couple sera plus riant.

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