The Morning Show – Streaming or not streaming ?

Lancée fin octobre, la plateforme Apple TV+ vient compléter la panoplie
des fournisseurs de séries en ligne. Pour le meilleur ou pour le pire ?
Début de réponse avec sa tête de gondole : The Morning Show.

Par  Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min.

The Morning Show

Bande-Annonce

4,99 euros par mois : c’est ce qu’il en coûtera au sériphile acharné pour profiter des fictions made in Apple. Nouvelle entrante sur le marché de plus en plus pléthorique des plateformes de streaming nées dans le sillage de Netflix, la marque à la pomme entend grignoter des parts de cerveau disponible à Amazon, Starz Play, SFR Play, Disney+ (attendu chez nous en mars 2020) et autre OCS Go. Et elle s’en donne les moyens : The Morning Show, titre phare des quatre séries proposées par le site en guise de mise en bouche, a coûté la bagatelle de 150 millions de dollars pour 10 épisodes, pour qui serait encore impressionné par la capacité des majors de l’industrie culturelle à débourser des sommes affolantes pour tenter de nous en mettre plein la vue.

En termes de prestige, The Morning Show sort également l’artillerie lourde avec un casting all star compilant une icône absolue de la télé (Jennifer Aniston), une actrice oscarisée (Reese Witherspoon), un génie de la comédie en plein syndrome Tchao Pantin (Steve Carell) et un acteur-réalisateur branché (Mark Duplass). OK. Mais au-delà du roulage de mécanique, que vaut vraiment The Morning Show (et consorts) ?

Les pitchs sont accrocheurs. Créée par Jay Carson et Kerry Ehrin, The Morning Show met en scène, sur le plateau d’un talk-show du matin, l’alliance improbable entre l’animatrice historique, la libérale Alex (Aniston), et une grande gueule conservatrice (Witherspoon), venue remplacer le binôme d’Alex, Mitch (Carell), sur la touche pour mauvais comportement sexuel. Tout y est : #MeToo, le vrai journalisme versus l’infotainment, la confrontation entre démocrates caviar et trublions libertariens… Mais les ficelles sont grossières : chevillé à l’idée qu’une série contemporaine doit forcément commenter son époque et réactualiser le grand roman américain, le scénario balance du « America » à tous les coins de dialogue, et ce tic agaçant donne le ton d’une série où les incontournables de la fiction télé haut de gamme sont enfilés comme des perles.

Résultat : même si ses acteurs étincelants parviennent à y injecter de l’émotion (Reese Witherspoon en tête, suivie de près par Billy Crudup en exécutif carnassier), The Morning Show ressemble trop souvent à un simulacre de série « pensante ». Mimant le style Aaron Sorkin à base de walk and talk conventionnels, elle voudrait être The West Wing mais, à défaut de réelle profondeur, rappelle plutôt les épisodes les plus téléphonés de The Newsroom.

The Morning Show ressemble trop souvent à un simulacre de série « pensante »

Les autres dramas de ce premier cru souffrent du même mal, et c’est d’autant plus frustrant qu’ils sont showrunnés par des auteurs dont on connaît le talent. Pourquoi Ron Moore, le démiurge de la grande Battlestar Galactica, rend-t-il une copie si pâle avec For All Mankind ? Ou comment une super idée d’uchronie (en 1969, ce sont les Russes qui marchent sur la lune en premier), alourdie par les clichés de la reconstitution sixties (les gens sur-fument, l’aiguilleuse de l’espace est une femme dans un monde d’hommes, etc.), finit-elle par ressembler à un ersatz délavé de Mad Men… Et pourquoi Steven Knight, l’artisan de Peaky Blinders, ne parvient-il pas à hisser See, dystopie néo-féodale sur un monde où les humains sont tous devenus aveugles (avec Jason Momoa, surprise, en gros barbare), au-dessus d’une resucée de Game of Thrones mâtinée d’emprunts au Valhalla Rising de Nicolas Winding Refn ?

À ce point de recyclage culturel, ces séries nous apparaissent, de prime abord, comme les sous-produits d’un auteurisme manufacturé. Et il n’y a guère que Dickinson, récit rock’n’roll de la jeunesse de la poétesse américaine, qui parvient d’emblée à dépasser sa matrice (un mix déluré de Baz Luhrmann et Jane Campion), faisant souffler un vent de fraîcheur dans cette atmosphère confinée. Imparfaite mais vibrante, voilà enfin une série qui ne coche pas toutes les cases, et qui n’étouffe pas la voix de son autrice, Alena Smith, sous trois couches de savoir-faire (voir notre critique de Dickinson).

Car dès lors que l’offre de séries dépasse à ce point notre capacité de visionnage, et parce qu’il va de soi que les plateformes ont les moyens d’usiner à la chaîne des produits bien finis, la qualité de la production ne peut plus être un critère d’exception. Ce qui doit nous permettre de trancher dans la surabondance de la Peak TV, c’est plutôt la vigueur et la sincérité d’une autrice ou d’un auteur, la nécessité d’un propos, suffisamment forts pour faire craquer le vernis BCBG devenu le standard de fabrication des séries.

C’est d’ailleurs pour cela qu’il faut laisser sa chance à The Morning Show, et peut-être même à For All Mankind et See. Très vraisemblablement victimes des enjeux colossaux qui président à leur mise sur le marché, elles nous arrivent prêtes à consommer. Mais lorsque la pression retombera, les auteurs pourraient reprendre le dessus sur les cahiers des charges, et les séries se laisser gagner par plus de fragilité, de subtilité et de complexité. Sinon, comme le personnage de Carell dans The Morning Show, qui massacre sa télé dans un accès de rage, on pourrait bien finir par casser notre écran à coup de tisonnier.

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