Small Axe sur Salto

Aux racines du mal

Au fil d’une anthologie de cinq films, Steve McQueen dissèque le racisme d’hier et d’aujourd’hui dans la société londonienne, et donne à la mémoire d’une culture avec laquelle il a grandi sa place dans une tradition de la fiction télévisée britannique.

Par Julien Lada

Temps de lecture 10 min

Small Axe

Bande-Annonce

On avait laissé Steve McQueen il y a trois ans sur le sympathique mais imparfait Les Veuves, film de braquage énervé et féministe un peu prisonnier de son dispositif. Le semi-échec commercial du film avait mis un petit coup de frein au décollage stratosphérique du cinéaste britannique, couronné par le triomphe de 12 Years a Slave et ses trois Oscars. Fin 2020, c’est par le petit écran que le cinéaste fait son retour avec Small Axe, ensemble de cinq films co-produits par Amazon et la BBC. La télévision, Steve McQueen tournait autour depuis quelques années, entre projets avortés (la mini-série Codes of Conduct pour HBO) et développement au long cours de cette ambitieuse anthologie, qui a mis plus de six ans à voir le jour. Aujourd’hui réalité, Small Axe a fait le tour des festivals (les deux premiers épisodes, Mangrove et Lovers Rock, faisaient partis de la sélection Cannes 2021) avant d’arriver en France sur Salto fin février.

Bien que différents dans leurs thématiques, leurs tonalités et même leurs durées, les cinq chapitres qui composent Small Axe sont liés par deux fils conducteurs très forts : la représentation de l’héritage vivace de la communauté caribéenne en Angleterre, et l’analyse du racisme systémique qui gangrène la société, de la police à la justice en passant par l’éducation. Ces deux racines se rejoignent jusque dans le choix du titre de l’anthologie, Small Axe, emprunté à une chanson de Bob Marley, l’un des plus célèbres Caribéens du siècle dernier. « Si vous êtes un grand arbre / Nous sommes la petite hache / Affûtée pour vous abattre », chantait-il en jouant sur les mots, la small axe en question devant plutôt se comprendre comme les small acts, ces petites actions qui naissent des regroupements de la base populaire.

« Avec Small Axe, Steve McQueen fait ainsi justice à sa culture en la réinscrivant dans la continuité du cinéma social et engagé »

De small acts et d’engagement politique, il en est tout le temps question dans Small Axe, qui choisit d’évoquer cinq épisodes de la grande et de la petite histoire de Londres, tous (à l’exception du plus métaphorique Lovers Rock) inspirés de faits réels. Du romancier Alex Wheatle au policier militant antiraciste Leroy Logan en passant par les manifestants des « Mangrove Nine », un groupe qui protesta contre le harcèlement policier dans un restaurant caribéen de la capitale anglaise, tous composent une mosaïque de destins qui, s’ils ne se croisent jamais, forment le tableau d’une communauté liée par une culture, mais aussi par des souffrances nées d’une oppression commune, telle une hydre à multiples têtes.

D’aucuns pouvaient s’attendre à voir une pointure du cinéma international comme Steve McQueen répondre aux sirènes des géants de la télévision de prestige américaine pour porter un projet de cette trempe, et rejoindre par exemple un autre auteur engagé, David Simon, dans l’écurie HBO. Mais Small Axe est une série taillée pour la BBC. Il y avait là un choix profondément intime pour le cinéaste d’origine grenadienne et trinidadienne, qui a grandi à Ealing, dans la banlieue ouest de Londres, dans les années 70, devant une télé où l’on ne voyait pas beaucoup de Noirs. « Dès le départ, je voulais que ma mère puisse voir ces films, expliquait récemment McQueen dans les colonnes de Rolling Stone. Je voulais qu’ils soient sur la BBC, il a toujours été prévu qu’ils passent à la télé, ces cinq films. » Avec Small Axe, Steve McQueen fait ainsi justice à sa culture en la réinscrivant dans la continuité du cinéma social et engagé qui a fleuri sur la BBC dans le sillage de la génération du free cinema contestataire des années 50-60, cousin des Angry Young Men en littérature. Durant l’enfance de Steve McQueen, nombre de cinéastes de renom fourbissaient leurs armes sur la chaîne anglaise, notamment dans l’anthologie Play for Today qui, de 1970 à 1984, vit passer chaque mercredi à la télé les jeunes pousses du cinéma social anglais comme Mike Leigh, Ken Loach, Stephen Frears, et surtout Alan Clarke, géant de la télévision britannique, dont le style brut, direct et râpeux (dans Scum, entre autres) influença sans aucun doute le futur réalisateur de Hunger.

C’est d’ailleurs à Hunger, le premier film de Steve McQueen, que Small Axe fait le plus écho : on y retrouve la même rage contenue qui ne s’interdit pas des embardées vers le lyrisme contrit. Et bien que les segments soient indépendants les uns les autres, leur ordre de diffusion leur offre un sens global. À la « grande forme » que constitue Mangrove, vertigineux film de procès qui renvoie Les Sept de Chicago dans les cordes, succède la variation mineure Lovers Rock, ballet de corps étourdissant évoquant le Climax de Gaspar Noé, bulle d’énergie et de « Black Love », comme une forme de respiration et d’interlude avant de retourner au combat. Ensuite, l’exaspération retenue de John Boyega dans Red, White and Blue (l’acteur a été récompensé aux derniers Golden Globes pour sa performance) laissera place à l’explosion rageuse et créatrice d’Alex Wheatle, puis à la colère froide et implacable du dernier acte, Education.

Comme les cinq mouvements de Bohemian Rhapsody ou les cinq saisons thématiques de The Wire, les cinq épisodes de Small Axe ne prennent toute leur dimension qu’en les regardant et les écoutant se répondre les uns les autres, dans leurs ruptures de ton, de format et de rythme, leur dilatation du temps, mais aussi l’harmonie et le sentiment diffus de colère et de joie qui se dégage de l’ensemble. En se plongeant dans le passé de l’Angleterre et dans son propre passé (Education évoque ses expériences en milieu scolaire), Steve McQueen évoque inévitablement le monde d’aujourd’hui, celui de George Floyd et de Black Lives Matter. Car malgré les nombreux coups de hache, l’arbre continue de tenir droit, et cache toujours une forêt.

Small Axe est disponible sur Salto

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