Run

Lancée simultanément sur HBO aux États-Unis et OCS en France, la première
série solo de Vicky Jones, partenaire créative de Phoebe Waller-Bridge,
suscitait tous nos espoirs. Pour l’instant, on est déçu.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

Run

Bande Annonce

Run démarre, et très vite on doit se rendre à l’évidence : ça ne marche pas. On avait pourtant envie d’adorer la première série de Vicky Jones, la partner in art de Phoebe Waller-Bridge. D’abord, le pitch est excitant. Du temps de leur histoire d’amour étudiante, Ruby (Merritt Wever) et Billy (Domhnall Gleeson) s’étaient promis que si la vie les séparait, il suffirait à l’un d’envoyer le mot « Run » pour que l’autre plaque tout et le rejoigne à Grand Central Station pour fuir à deux jusqu’en Californie. Quinze ans plus tard, marié à un type rasoir et mère de deux enfants, Ruby reçoit le fameux texto. Romantique et musclé, ce point de départ avait tout pour nous plaire.

Et puis on était forcément très impatient de découvrir la proposition personnelle de la moitié du duo artistique à l’origine de Fleabag, l’une des deux-trois plus grandes séries des dernières années. Associée à Phoebe Waller-Bridge depuis la formation de leur compagnie de théâtre londonienne, DryWrite, en 2007, Vicky Jones met en scène le one woman show de sa copine, Fleabag (en ce moment à l’achat sur Amazon Prime Video pour soutenir des associations luttant contre le Covid-19), avant de devenir showrunneuse de la géniale version télé en 2016. Pendant que Phoebe tient la plume et l’écran, dans l’ombre, Vicky coordonne et supervise… Waller-Bridge serait-elle devenue l’autrice-actrice la plus hype du moment sans la collaboration de son amie ? La désormais star lui renvoie aujourd’hui l’ascenseur en assurant la production exécutive de Run. Tant de sororité créative ne pouvait que décupler notre enthousiasme à priori.

A posteriori, aux vues des cinq épisodes sur huit que nous avons pu voir, la déception n’en est que plus forte. Il y a pourtant une très belle idée dans Run : filmer la folle traversée du pays par les deux ex-amants réunis (qui décideront à l’arrivée s’ils restent ensemble ou retournent à leurs vies respectives) en conservant une quasi-unité de lieu, celle du train qui les transporte. Un train de nuit comme on en rêve, avec wagon restaurant cossu, que nos deux fugueurs sillonnent en long, en large et en travers au gré de leurs doutes, chamailleries, opérations de séduction et parties de cache-cache (notamment quand Fiona, l’ex-associée de Billy, devenu star du coaching en développement personnel , les retrouve avec l’intention de récupérer le sac de billets qu’il a embarqué avec lui).

« L’écriture veut paraître émancipée
mais tombe dans beaucoup de clichés »

Véhicule cinématographique puissant, le train convoque tout un imaginaire allant de la conquête de l’Ouest (« On est des cow-boys ?! », s’exclame Ruby en découvrant les grandes plaines qui défilent par la fenêtre) au thriller hitchcockien. Run cite allègrement La Mort aux trousses, évoque au passage Bonnie and Clyde, emprunte même un bout de son titre à Midnight Run, ce film eighties où de Niro joue un chasseur de primes traversant le pays avec un pauvre type recherché par la mafia… On sent chez l’Anglaise Vicky Jones, aux manettes d’une production hollywoodienne, le plaisir de jouer avec un certain imaginaire américain qui a colonisé toute la pop culture. Mais le choix du train n’est pas seulement ludique : il contient le propos même de la série. Le train roule, nos deux tourtereaux paumés croient embrasser leur destinée, mais le décor unique les condamne à faire du sur place, dans ce qui ressemble de plus en plus à une fuite en avant.

Malgré ce dispositif amusant et fertile, la série, elle aussi, tourne en rond. Cherchant en vain un ton personnel entre la comédie romantique fantasque et le thriller ferroviaire, Run louche vers l’humour noir et sexy de Killing Eve, une autre création de Phoebe Waller-Bridge. Las, faute de subtilité, elle finit par échouer sur tous les plans. L’écriture veut paraître émancipée mais tombe dans beaucoup de clichés, à commencer par ceux de la mère de famille frustrée qui se trouve forcément trop grosse et du faux winner en quête de sens, mi-charmant mi-macho. Vicky Jones peine à s’approprier ces archétypes autrement qu’en forçant le trait, et tout sonne faux, de la complicité intacte des deux personnages à leur libido incontrôlable à peine se sont-ils retrouvés (une double scène de masturbation dans les toilettes du train s’avèrera particulièrement téléphonée).

Jusque dans le caméo de Phoebe Waller-Bridge, qui fait coucou dans la peau d’une taxidermiste croisée sur le bord des rails, la série s’abîme dans une excentricité forcée qui déteint sur Merritt Wever et Domhnall Gleeson, deux excellents acteurs ici en surjeu total. Dans le registre de la comédie policière et amoureuse un peu programmatique, on avait préféré The Catch en 2016, où l’alchimie entre Mireille Enos et Peter Krause faisait des étincelles. Desservis par un script superficiel, les deux acteurs de Run se contentent trop souvent de brasser de l’air.

À partir du 13 avril sur OCS

Voir aussi

En salle le 26 mai

Films
26 mai 2021

Nora Martirosyan, réalisatrice de Si le vent tombe

interview

Labélisé par le Festival de Cannes et l’ACID en 2020, Si le vent tombe suit le séjour d’un ingénieur français envoyé dans le Haut-Karabakh, petite république de Transcaucasie qui fonde…

Pascal Plante, réalisateur de Nadia, Butterfly

Films
3 août 2021

« Le sport d’élite est un univers parallèle. »

Interview

Après Les Faux Tatouages en 2017, le Québécois Pascal Plante épate avec son deuxième long-métrage, Nadia Butterfly. Sélectionné à Cannes en 2020, ce film très sensoriel nous plonge avec brio…