Reese Witherspoon, 50 nuances de blonde

Après Big Little Lies, l’actrice-productrice récidive avec Little Fires Everywhere,
une nouvelle « série de bonnes femmes », qui déjoue les stéréotypes féminins
sous une forme mainstream. Et lui permet d’apporter une
nouvelle touche à son autoportrait fictionnel.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

Little fires everywhere

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Elle se lève à six heures, dès la première sonnerie du réveil. Elle note son poids quotidiennement dans un carnet de bord. Elle fait le ménage avec des bracelets de fitness aux chevilles. Elle prépare des gâteaux au glaçage pastel. Dans sa cuisine trône un emploi du temps familial organisé par codes couleur. Elle fait l’amour à son mari le mercredi et le samedi soir à heure fixe. Elle se dévergonde en lisant Les Monologues du Vagin à son club de lecture. Son brushing est toujours parfaitement en place. Elle, c’est Elena Richardson, l’héroïne de Little Fires Everywhere. Interprétée, forcément, par Reese Witherspoon.

En trente ans de carrière, l’actrice, aujourd’hui à la tête d’une puissante boîte de prod dont Little Fires Everywhere est le dernier bébé en date, a fini par se confondre avec son personnage fétiche de mère au foyer über américaine, échappée des années 50, control freak et réprimée. Cet archétype, remis au goût du jour dans les années 90 (où se déroule Little Fires Everywhere) par la gourou du lifestyle Martha Stewart, et couramment décliné dans la fiction (notamment sous les traits de Bree Van de Kamp dans Desperate Houwewives), la star de 44 ans, mariée et mère de trois enfants, a la particularité de l’incarner à la fois dans la vie et à l’écran.

Quand sa consœur Gwyneth Paltrow, elle aussi devenue prêtresse du bien-être féminin avec son empire Goop, mène ses affaires indépendamment d’une filmographie en demi-teinte, Reese Witherspoon est parvenue à créer une interaction fructueuse entre ses activités d’influenceuse et son identité d’actrice. Sur Instagram, toujours souriante dans sa maison de rêve toute droit sortie d’un magazine de déco, elle nous régale de photos de ses dernières prouesses culinaires, de conseils de confinement et d’entretiens avec des experts en parentalité ou en répartition des tâches. À la télé et sur les plateformes de streaming, elle produit des séries (Little Fires Everywhere sur Hulu succédant à Big Little Lies sur HBO) sur des femmes immobilièrement privilégiées aux prises avec la maternité et la conjugalité.

« Du haut de ses privilèges, elle pourrait être exaspérante. Et pourtant on l’adore. »

Reese assure physiquement la continuité d’un support à l’autre, même si l’on peut ressentir une contradiction. Quand ses séries télé mettent en lumière les vices cachés de la vie domestique, les refoulés des épouses bien sous tous rapports et les frictions de classe (Big Little Lies règle son compte à un mari violent tandis que Little Fires Everywhere confronte une cheftaine bourgeoise à une mère célibataire noire et sans le sou, campée avec morgue par l’excellente Kerry Washington), sa vitrine entrepreneuriale participe, vu de loin, à l’idéalisation d’une féminité multi-tâches prodiguée aux femmes normales par une star multimillionnaire, comme si rien ne les séparait.

Du haut de ses privilèges, elle pourrait être exaspérante. Et pourtant on l’adore. Parce que c’est une grande actrice, aussi peu conventionnelle que son avatar Instagram et les femmes qu’elle interprète peuvent donner l’impression de l’être. En habitant de son énergie joviale et nerveuse à la Lucille Ball les Américaines proverbiales de Little Fires Everywhere ou Big Little Lies, elle ouvre un espace entre leur apparence et leur vie intérieure. Ce faisant, elle donne à ressentir le poids des injonctions à la perfection qui pèse sur elles, et par extension, sur toutes les femmes.

Il y a, dans la démarche de Reese Witherspoon, quelque chose de plus militant que le simple étalage de bons procédés : si elle affiche sa réussite familiale et professionnelle, et si elle questionne ses copines artistes et entertaineuses (de Dolly Parton à Ava duVernay) sur la leur dans son talk-show Shine on Reese (visible sur Netflix), c’est pour se faire l’avocate des changements sociétaux qui devraient permettre à toutes les femmes qui le souhaitent de parvenir à cette conciliation. La businesswoman, l’actrice et ses personnages se liguent pour dénoncer l’hypocrisie d’un patriarcat qui, après avoir cantonné les femmes à la sphère domestique, les qualifie d’hystéro-maniaques parce qu’elles aiment que leur maison soit pimpante, tout en les jugeant arrivistes quand elles briguent des postes de responsabilité auxquels l’accès leur est encore et toujours rendu plus difficile. C’est sans fin.

« l’actrice semble explorer toutes les nuances de sa propre identité à travers ses rôles et ses teintures »

Mais dans Big Little Lies et Little Fires Everywhere, le cliché de la housewife maladive et frustrée cède la place à des portraits plus complexes de femmes certes rassurées par l’ordre et le contrôle, dont elles ont été désignées garantes par les mécanismes de socialisation, mais traversées aussi de puissantes aspirations intimes, qu’elles soient matérielles, maternelles, amoureuses, professionnelles ou artistiques. En favorisant ce type de fictions, Reese Witherspoon donne une vision moins binaire de l’expérience féminine, met en scène des sentiments souvent caricaturés comme la préoccupation pour ses enfants ou l’amitié féminine, et valorise à la fois l’ambition sociale des femmes et leur besoin d’équilibre privé.

Et ce n’est pas seulement pour des raisons lucratives que la plupart de ses projets ciné et série, de Big Little Lies à Little Fires Everywhere en passant par Gone Girl ou Wild, sont tirés de best-sellers écrits par des femmes : la productrice puise dans le champ d’une littérature « féminine » méprisée par les élites intellectuelles, en particulier masculines, alors qu’elle fédère une vaste sororité de femmes qui se sentent, elles, très concernées par le récit d’expériences qu’elles vivent au quotidien. Une sororité incarnée notamment dans Little Fires Everywhere par le club de lecture, sorte de réunion tupperware littéraire dont il est si facile de se moquer, mais qui représente pour beaucoup de femmes un précieux lieu d’évasion, d’expression et de reconnaissance. Ce que la société juge tarte, névrotique ou risible, Reese Witherspoon (qui a aussi créé son propre book club sur Instagram), le revendique comme son identité, assumée et épanouissante.

Ce n’est pas un hasard si sa première boîte de prod, aujourd’hui rebaptisée Hello Sunshine, s’appelait Type A, comme pour embrasser sa personnalité de bonne élève hyperactive et perfectionniste avant qu’on ait l’outrecuidance de la lui renvoyer dans les dents (d’un blanc éclatant). Issue d’une famille aisée de Nashville, Tennessee, Reese Witherspoon a coché toutes les cases – première de la classe, girl scout, pom-pom girl – avant de décliner des études de médecine à la prestigieuse université de Standford pour poursuivre une carrière d’actrice amorcée à 14 ans dans le beau film de Robert Mulligan Un été en Louisiane.

Outre qu’il révèle son talent inné, ce premier film met tout de suite en exergue son profil de Southern belle, le prototype de la fille de bonne famille sudiste, calibrée pour devenir une bonne épouse. Plutôt que de chercher à s’en défendre, Reese Witherspoon multiplie au contraire les variations sur cette mythologie, sarcastiques (Pleasantville, Election) ou réac (Sweet Home Alabama), poussant parfois les curseurs jusqu’à sa version plus populaire (June Carter dans Walk the line, ou récemment la journaliste libertarienne de The Morning Show), voire carrément white trash (dans Freeway, Mud ou encore Wild). Passant du blond à l’auburn et de l’auburn au brun foncé alors qu’elle s’aventure dans le négatif de son image d’Épinal, l’actrice semble explorer toutes les nuances de sa propre identité à travers ses rôles et ses teintures, dans une forme de self-empowerment où la question capillaire est loin d’être un détail.

« son progressisme et son féminisme trouvent dans ses productions
grand public des vecteurs pour toucher le plus grand nombre. « 

La blondeur qu’elle a choisie, cette brunette d’origine en fait l’étendard d’une affirmation de soi qui retourne les stéréotypes justement attachés aux blondes. Comme la country star Taylor Swift, Reese Witherspoon arbore fièrement son attribut de Southern Belle idéale tout en refusant que ça l’empêche d’être aussi une femme indépendante qui œuvre à la création artistique, poursuit des ambitions professionnelles et amasse sa propre fortune (estimée par Forbes à 240 millions de dollars). Lorsqu’elle a fondé sa société Type A en 2001, c’était par frustration de ne se voir proposer que des rôles de potiches ou de ravissantes idiotes. Et sa réponse n’a pas été de s’offrir un contre-emploi radical.

Au contraire, Reese Witherspoon a choisi d’enfoncer le clou en incarnant, dans le génial et bien-nommé La revanche d’une blonde (le titre original, Legally Blonde, insiste sur le contrat symbolique passé par l’actrice avec la blondeur), une « blonde extrême », l’une de ces poupées Barbie vivantes qui peuplent les sororités des campus américains, version côte ouest de la blonde sudiste. Et de déjouer les préjugés en dotant aussi son personnage, dénommé Elle Woods, d’un cerveau aussi puissant que ses ongles manucurés sont longs. Un intellect grâce auquel elle se venge du goujat condescendant qui l’a larguée pour une plus Jackie Kennedy qu’elle, en décrochant haut la main la fac de droit d’Harvard. Même quand elle ne joue pas dans les œuvres qu’elle produit, Reese Witherspoon creuse inlassablement ce sillon : initiatrice de l’adaptation du livre de Gillian Flynn Gone Girl par David Fincher, elle permet à Rosamund Pike d’y faire une interprétation hitchcockienne de la blonde « type A », prisonnière d’un regard masculin qui l’idéalise à outrance avant de se mettre à la détester parce qu’elle serait finalement trop castratrice.

« Être blonde vous donne une sacrée dose de pouvoir », commente Elle Woods dans Legally Blonde. Vingt ans plus tard, Reese Witherspoon, qui prépare Legally Blonde 3 et vient de signer deux comédies romantiques avec Netflix, a su s’en servir pour régner sur Hollywood. En donnant une expression plus californienne à ses racines sudistes, elle a pris soin d’échapper aux suspicions de conservatisme nauséabond. Certes drapés dans un chromo traditionaliste, fait d’enfants modèles et de jolies robes Vichy, son progressisme et son féminisme trouvent dans ses productions grand public des vecteurs pour toucher le plus grand nombre. Elle y questionne même son propre statut de femme blanche économiquement privilégiée : dans Little Fires Everywhere, Elena Richardson aime à penser qu’elle n’est pas raciste. Bien sûr, elle se trompe. Nobody’s perfect.

Little Fires Everywhere, disponible sur Amazon Prime Video

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