Mare of Eastown sur OCS

Kate Winslet, flic du coin

Dix ans après Mildred Pierce, Kate Winslet fait son retour sur le petit écran dans une autre minisérie, Mare of Easttown. Dans cette bouleversante variation sur la sempiternelle enquête policière en milieu rural américain, elle incarne avec majesté une détective du cru, revêche et blessée.

Par Perrine Quennesson

Temps de lecture 10 min

Mare of Easttown

Bande-Annonce

Le meurtre d’une adolescente dans une petite ville paumée de la campagne américaine. Il s’ajoute à la disparition d’une autre jeune fille l’année précédente, mettant toute la communauté sans dessus dessous, coincée entre la peur et les non-dits. Au milieu de tout ça, une flic, une dure à cuire que la vie n’a pas épargnée, tente de résoudre ces mystères tout en sauvant sa santé mentale et familiale. Une sensation de déjà-vu ? Normal. Mare of Easttown a le parfum bien connu d’un certain genre de séries qui a prospéré ces dernières années avec True Detective, The Killing, Top of the Lake, Sharp Objects ou Happy Valley. Le genre Twin Peaks, chef-d’œuvre séminal que ses héritières n’ont jamais fini de ressasser (parfois brillamment). Dans cette catégorie, Mare of Easttown aurait pu être la série de trop. Et pourtant non : cette nouvelle variation imaginée par Brad Ingelsby (auteur de l’excellent The Way Back, avec Ben Affleck en champion abîmé) a deux-trois petits trucs pour elle qui en font au contraire l’une des meilleures propositions sérielles de ce début d’année.

    « Le véritable enjeu de Mare of Easttown n’est pas tant l’intrigue criminelle que le portrait d’une communauté. »

Premier arme, imparable : Kate Winslet. En 2011, l’actrice se frottait pour la première fois à la série télé avec Mildred Pierce, de Todd Haynes, où elle reprenait le rôle tenu par Joan Crawford dans le film de 1945. Depuis, si la popularité de la star de Titanic ne s’est jamais démenti, sa carrière au cinéma a pu donner le sentiment de passer légèrement en sourdine. En espérant que son prochain film, le très attendu Ammonite, réalignera les planètes, on n’est donc pas surpris de la voir revenir à la télé, une arène que l’on sait plus généreuse en bons rôles pour les actrices ayant passé la quarantaine. En la matière, le personnage de Mare Sheehan a tout pour lui permettre de nous rappeler l’étendue de son talent. Flic renfrognée, mère divorcée et même grand-mère, blonde délavée pas maquillée, buveuse invétérée, grande dévoreuse de junk-food, vapoteuse à tout va, adepte du look jogging XXL… L’héroïne de Mare of Easttown offre à l’actrice l’occasion d’un savoureux contre-emploi. On ne l’avait jamais vue comme ça, et pourtant elle est évidente. Car au-delà de la performance, Kate Winslet, sur le fil de la caricature sans jamais y verser, donne une puissance folle à ce personnage au bord du gouffre. En lui prêtant son corps, l’actrice semble y laisser un bout de son âme, et à travers elle, Mare nous devient familière dès les premiers épisodes. Plus que l’enquête, c’est cette authenticité qui va nous pousser à passer d’un épisode à l’autre.

Car le véritable enjeu de Mare of Easttown n’est pas tant l’intrigue criminelle que le portrait d’une communauté. Et c’est par Mare, non seulement parce qu’elle est flic mais aussi parce qu’elle n’a jamais quitté la ville ou presque, que nous y entrons. Cette Madame je sais tout sera notre guide pour découvrir les différentes familles, les relations et les conflits de voisinage qui tissent le décor d’Easttown. C’est elle aussi qui nous renseigne sur l’intrinsèque confusion entre vie publique et vie privée dans ces milieux ruraux intermédiaires. Cette porosité, Mare l’incarne et la subit, elle qui vit avec sa propre mère ; doit faire le deuil d’un de ses deux enfants et affronter le remariage de son ex-mari alors qu’il habite la maison d’en face ; et conjuguer son statut d’ex-star du lycée, pour un superbe panier de basket marqué il y a 20 ans, et sa vie actuelle de détective enlisée, qui n’a pas su retrouver la fille disparue d’une de ses anciennes co-équipières.

La justesse du tableau doit beaucoup à Kate Winslet. Mais elle est aussi le fruit du scénario très personnel de Brad Inglesby. Lui-même issu d’une petite ville comme Easttown, dans le même coin de Pennsylvanie, coincé entre Philadelphie et un comté amish, l’auteur connaît bien son sujet. Scénariste en 2014 du superbe Les Brasiers de la Colère, réalisé par Scott Cooper, il y explorait déjà cet environnement à travers l’histoire de deux frères. Dans le premier épisode de Mare of Easttown, le meurtre qui va servir de fil rouge aux 7 épisodes n’arrive qu’à la toute fin. Pendant l’heure qui précède, Brad Inglesby, avec l’aide de son réalisateur Craig Zobel (The Leftovers, The Hunt), ne s’intéresse qu’à la ville, à son fonctionnement et à ses habitants, aux liens qui les unissent, pour mieux nous immerger en elle. Le genre de ville où l’espoir et les rêves meurent aussi vite qu’un fix d’héroïne, où le temps semble stagner comme ce ciel gris qui pleure parfois.

Par moment à la limite du documentaire, Mare of Easttown cherche à placer toute sa dramaturgie dans l’espace le plus réaliste possible, poussant le souci du détail jusqu’à obliger les acteurs à prendre le très particulier accent local. Et lorsque Brad Inglesby a recours à une ficelle scénaristique – l’arrivée d’un détective venu d’ailleurs envoyé en renfort dans les pattes de Mare, joué par l’impeccable Evan Peters –, c’est pour mieux saisir le marasme mais aussi la force de cette communauté, vue cette fois à travers un regard extérieur. D’où que l’on regarde, le paysage est maussade. Mais la précision, le respect et l’amour sincère mis dans le traitement ce ces zones laissées pour compte permettent aussi à la série de s’autoriser quelques traits d’humour, notamment dans la relation chien-chat entre Mare et sa mère (géniale Jean Smart), qui flirte par instant avec la comédie screwball. On se surprendrait même à attendre quelques rires enregistrés après certaines répliques cinglantes… De petites respirations dans cette grande série sur le deuil, quel qu’il soit, qui démontre avec beaucoup d’empathie que chacun se bat avec des drames dont même ses voisins les plus proches n’ont pas vraiment idée.

Mare of Easttown est actuellement disponible sur OCS

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