Lovecraft Country
Il était une fois en enfer

Adaptée du best-seller de Matt Ruff, Lovecraft Country transpose l’imaginaire du maître de la littérature fantastique H.P. Lovecraft dans l’Amérique des années 50. Les monstres de son bestiaire deviennent alors la métaphore du racisme… Ambitieux, mais inégal.

Par Quentin Moyon

Temps de lecture 5 min

Lovecraft Country

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Une bouche sertie de tentacules et de dents acérées, des yeux à ne plus savoir qu’en faire et une paire d’ailes terrifiantes… C’est bien la ténébreuse silhouette du monstre lovecraftien par excellence, Cthulhu, qui persiste sur notre rétine après le visionnage des premières minutes de Lovecraft Country. Adaptée du roman de Matt Ruff publié en 2016, la série créée par Cheryl Dunye et Misha Green projette en effet dans les États-Unis des années 50 les créatures imaginées par H.P. Lovecraft, dans les quelque soixante nouvelles fantastiques, d’horreur et de SF que le célèbre écrivain américain publia entre le début des années 20 et sa mort en 1937.

À mi-chemin entre l’anthologie et le récit feuilletonnant, les dix épisodes de cette première saison suivent un jeune vétéran de la Guerre de Corée, Atticus Black, son amie d’enfance Letitia et son oncle George, alors qu’ils traversent le sud des États-Unis à la recherche du père d’Atticus. Sur leur chemin, ils devront affronter le racisme institutionnel et la violence des états ségrégationnistes, ainsi que d’horribles créatures surnaturelles tout droit sorties d’une histoire de Lovecraft.

La métaphore est aussi littérale que le nom du héros de la série : le bestiaire lovecraftien incarne ici sous sa forme la plus cauchemardesque le grand Mal de l’Amérique. Et l’on ne s’étonnera pas de voir Jordan Peele sur la liste des producteurs de la série. Passé maître dans l’art du divertissement qui a quelque chose à dire sur le racisme aux États-Unis, le réalisateur de Get Out et Us insuffle à Lovecraft Country l’esprit série B qui régnait déjà sur son reboot de La Quatrième Dimension. Fidèle à l’ADN du roman d’origine, lui-même constitué de plusieurs novellas au service d’un même thème, cette première saison enchaîne les aventures bouclées et les « monstres du jour », avec pour fil rouge la confrontation d’Atticus et avec l’Ordre Adamite de L’Aube Ancienne, une secte raciste ésotérique, double fictionnelle du Ku Klux Klan.

À la manière d’un Spielberg dans La Guerre des Mondes, adapté, lui, d’H.G. Wells, Lovecraft Country met les ressorts des récits de l’imaginaire et de la fiction pop-corn au service d’un sous-texte immédiatement, et douloureusement réel et même contemporain. Sous sa forme littéraire et sérielle, cette histoire participe d’un courant vivace d’œuvres qui changent le point de départ du récit d’aventures sudiste et de sa variante fantastique le Southern Gothic, pour raconter la cuture du sud du point de vue des Noirs et de leur oppression. Récemment, l’épisode 6 de la série de Damon Lindelof Watchmen résonnait ainsi puissamment avec l’actualité du mouvement #BlackLivesMatter, en nous faisant vivre de l’intérieur l’expérience d’être un homme noir dans un monde viscéralement raciste.

« le bestiaire lovecraftien incarne ici sous sa forme la plus cauchemardesque le grand Mal de l’Amérique »

Quand l’auteur.rice est afro-américain.e, comme c’est le cas des créatrices de la série Cheryl Dunye et Misha Green, la portée symbolique est encore plus forte. Dans le sillage de Colson Whitehead, dont le roman Underground Railroad, prix Pulitzer en 2017, imagine une histoire alternative dans laquelle un chemin de fer clandestin aurait permis aux esclaves de fuir les plantations, les deux scénaristes de Lovecraft Country se réapproprient un genre traditionnellement illustré par des auteurs blancs, de Mark Twain à Anne Rice (et Mark Ruff !) en littérature, et de Charles Laughton à Jeff Nichols au cinéma.

De là où elles racontent, ce qu’on voit, c’est l’enfer : plus effrayants encore que les bêbêtes à tentacules, les monstres racistes, bien humains ceux-là, ne laissent aucun répit à nos héros. Comme This Extraordinary Being, le fameux épisode de Watchmen, et comme Underground Railroad, Lovecraft Country veut nous faire ressentir la peur constante que fait peser le racisme endémique sur ceux et celles qui en sont la cible. Cette peur qui pousse Atticus et son oncle à éditer le Guide du voyage serein à l’usage des Noirs, référence au Negro Motorist Green Book, véritable annuaire créé par un postier de Harlem en 1936 pour indiquer aux voyageurs noirs les endroits où ils seraient les bienvenus (et qui a donné son titre au film de Peter Farrelly Green Book).

Via ce réseau de références, les artisanes de Lovecraft Country revendiquent une geekitude qui élargit le champ du fantastique et de la SF à la fois aux femmes et à la culture afro-américaine, et donc à d’autres publics. C’est passionnant a priori, et l’actualité brûlante du sujet ne fait que renforcer l’ambition et la pertinence du projet Lovecraft Country. On est d’autant frustré de constater que la série, dans son exécution, n’est qu’à moitié aboutie. Sur le papier, le choix d’une suite d’intrigues finies aurait pu faire de Lovecraft Country une sorte de X-Files ou de Supernatural engagé. Dans les faits, le dispositif souffre de la qualité très inégale des épisodes, qui va du bon (celui où une femme noire, se retrouvant dans le corps d’une Blanche, voit soudain toutes les portes s’ouvrir), à l’inconsistant.

En outre, le mélange des genres atteint ici ses limites : certains épisodes flirtent avec le gore, d’autres tirent vers le teen movie sans saveur, les effets spéciaux cheap dénotent avec la peinture dramatique du racisme quotidien… Tout cela cohabite assez maladroitement, et l’univers de la série y perd en cohérence interne. C’est un peu le syndrome The Twilight Zone by Jordan Peele : une idée maline comme tout, une métaphore parfaite, mais une exécution trop machinale. Devenu un mogul, le réalisateur-producteur se contenterait-il d’usiner des séries à la chaîne en oubliant de soigner les finitions ?

Si l’on jubile malgré tout de temps à autre, c’est en retrouvant les fragments subtilement parsemés de l’imaginaire d’H.P. Lovecraft. Les Shoggoths, la ville d’Arkham (ici rebaptisée Ardham), la Miskatonic University, le fameux Necronomicon de l’Arabe fou Abdul al-Hazred, et même un épisode entier dans une maison ensorcelée, en hommage à la nouvelle La Maison de la Sorcière… Si ces clins d’œil ne diront pas grand-chose aux néophytes de Lovecraft, ils donnent une certaine épaisseur à la série. Et pour les connaisseurs, ils procurent de petits décharges de plaisir qui atténuent l’arrière-goût de déception.

Lovecraft Country, à partir du 17 août sur OCS

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