Le Bureau des légendes

Dernière supervisée par Éric Rochant, la saison 5 du Bureau des légendes
nous met dans la tête et dans la peau d’agents contaminés par le secret.
Une grande saison, parachevée par deux épisodes signés Jacques Audiard.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

Le bureau des légendes

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C’est toujours pareil avec Le Bureau des légendes : au début, on ne comprend rien. On se souvient d’avoir laissé Guillaume Debailly alias Paul Lefebvre alias Malotru en très mauvaise posture dans un coin reculé de l’Ukraine. Vivant, mort ? On sera bientôt fixé. Mais il faudra cinq bons épisodes pour raccrocher les intrigues de cette nouvelle saison, qui métastase, entre passé et présent, de Paris à Amman, du Caire à Moscou, et jusqu’à Phnom Penh. Pour qui roule ce trafiquant de matériel informatique au visage de jeune poète, qui sillonne le désert jordanien en parlant anglais et italien ? L’Égyptien viril qui chaperonne Marie-Jeanne dans les montagnes du Sinaï, est-il gentil ou méchant ? C’était quoi déjà, la mission de Pacemaker ? Et que mijote donc JJA dans les couloirs feutrés du QG parisien de la DGSE ?

L’opacité filandreuse de la série d’Eric Rochant n’est pas la moindre de ses qualités. Comme dans les romans de John Le Carré auxquels elle fait obédience, Le Bureau des légendes cherche la vérité de l’espionnage dans sa nature évanescente. Quand tout doit disparaître immédiatement après avoir été dit ou écrit, que reste-il à voir d’autre qu’une abstraction ? Jargon duplice, pièces manquantes, écrans de fumée… S’il faut du temps, c’est moins pour comprendre que pour lâcher prise, accepter l’indéchiffrable d’un monde parallèle dont les habitants eux-mêmes, ces aliens surentraînés, doivent se résoudre à laisser filer les tenants et les aboutissants comme du sable entre leurs doigts. Maîtriser les codes ne suffit pas à y voir clair, et cette inconsistance dit notre condition d’individus globalisés, dont les vies dépendent d’interconnexions virtuelles qui les ordonnent autant qu’elles les fragilisent.

« Si Le Bureau des légendes cultive le réalisme,
c’est pour mieux nous montrer dans quel
monde de science-fiction on vit. »

Sur son versant géopolitique, Le Bureau des légendes excelle à mettre en scène l’humain au cœur d’un faisceau d’actions occultes qui débouchent sur des explosions de réel, comme l’attaque terroriste grandiosement orchestrée de l’épisode 7. Dans une autre scène marquante de la saison, d’une actualité imprévue, la responsable informatique d’un hôpital tente de vaincre un virus qui grippe le matériel médical et met la vie des patients en danger, tout en s’efforçant de tirer le lait qui déborde de ses seins de jeune maman. Si Le Bureau des légendes cultive le réalisme, c’est pour mieux nous montrer dans quel monde de science-fiction on vit. On a raison de louer la crédibilité de la série, son souci du détail vérace. Mais dans ses choix narratifs et formels, où la matérialité du terrain contraste avec le théâtre d’ombres et de transparences du bureau, elle cherche plutôt à montrer l’irréalité du réel, cette sensation que nous éprouvons tous quotidiennement.

Perdus, on l’est toujours un peu dans Le Bureau des légendes, et pourtant on est aussi, tout de suite, en terrain familier. En passant le cap des cinq saisons, la série acquiert un statut de grand feuilleton télé au sens le plus noble du terme, alors même que la forme longue, redéfinie par la vague HBO des années 2000, est un peu passée de mode au profit de la mini-série. Peu de séries françaises ont su atteindre à la fois le niveau de longévité et le degré de pointillisme suffisants pour que leur univers nous apparaisse comme une maison – un precinct pour reprendre le terme anglo-saxon appliqué aux séries qui se déroulent autour d’une enceinte centrale – où l’on retourne pour y retrouver de vieux copains dont on connaît par cœur le langage et les manies. Une série où l’arrivée d’un nouveau personnage est un évènement (quand c’est Louis Garrel dans le désert en Pataugas, c’est encore plus évènementiel), et avec laquelle on a suffisamment vécu pour que l’évocation d’un ancien personnage nous froisse le cœur.

« le réalisateur filme les personnages comme  des prisonniers
d’un outre-monde duquel tout retour serait illusoire. »

Une série, aussi, où le machiavélisme scénaristique se paye le luxe du cinéma. Alors qu’il s’apprête à quitter Le Bureau des légendes (dont on ignore encore si elle aura une suite après lui), Éric Rochant laisse un autre cinéaste, Jacques Audiard, écrire, réaliser et même showrunner les deux derniers épisodes, les 9 et 10. Cette démarche inhabituelle produit un résultat étrange, comme si les intentions originelles de la série se trouvaient accomplies et même radicalisées au travers d’un regard neuf. Fondus, ralentis, lumière saturée, onirisme, images d’archives… Les propositions du réalisateur d’Un Prophète tranchent avec le style plus charté de la série, déstabilisent le contrat, mais c’est pour mieux faire éclore les émotions en germe. À compter du magnifique épisode 6, qui réussit le pari casse-gueule de rajeunir Mathieu Amalric façon The Irishman, la saison s’engage dans un trip crépusculaire que les épisodes d’Audiard pousseront à son paroxysme. Emmenant la série dans des contrées encore plus mentales, le réalisateur filme les personnages du Bureau des légendes comme le Tony de la saison 6 des Soprano, prisonniers d’un outre-monde duquel tout retour serait illusoire.

Plus que jamais, tout au long de cette saison 5, Le Bureau des légendes nous fait partager l’expérience existentielle de l’espionnage, et raconte le secret comme une maladie, dont les agents ne savent plus trop si c’est leur métier qui la leur a inoculé, ou s’ils ont été recrutés parce qu’ils en souffraient depuis toujours. Pavé de traumatismes qui reviennent en rêves, de paranoïa souvent justifiée, de culpabilité mal refoulée et de barrettes de Lexomil pour endormir la peur, le quotidien de ces fonctionnaires à l’identité diffuse forme une vie hantée, condamnée à ne jamais revenir à la normale. Si rien ne doit laisser de trace, c’est dans leur chair et dans leur âme que le danger vécu tient ses comptes, comme l’illustre cette belle scène où Phénomène (Sara Giraudeau) et Mille Sabords (Louis Garrel) se montrent leurs cicatrices, celles qui se voient et celles qui ne se voient pas.

Se montrer ses cicatrices, c’est, bien sûr, tomber amoureux. Hitchcock et ses Enchaînés en ligne de mire, Le Bureau des légendes poursuit depuis toujours l’idée que l’espionnage a beaucoup à voir avec le mystère qui unit et sépare ceux qui s’aiment, avec le désir qui les trouble, les risques qu’ils prennent et les mensonges qu’ils se servent. Être prêt à tout pour protéger la femme qu’on aime, nourrir des doutes sur sa nouvelle copine, voir le chagrin d’une rupture mettre à mal sa concentration, coucher avec un collègue… Quand les sentiments risquent de compromettre l’équilibre du monde, le hasard a-t-il encore sa place dans le jeu de l’amour ?

Le romantisme parfois échevelé du Bureau des légendes prend cette fois un tour particulièrement physique : on n’a jamais vu autant de gens faire l’amour que dans cette saison 5. L’échange de fluides a valeur de transaction, la libido vient toiser la mort, mais le sexe est aussi le dernier refuge, le seul endroit où la connexion reste possible et où l’on peut encore se sentir exister. Le repère des corps vaut aussi pour nous spectateurs : avec leurs peaux blessées, les personnages du Bureau des légendes, et à travers eux les acteurs qui les incarnent magistralement, sont notre boussole chaude et sensible dans le labyrinthe froid et indifférent des réseaux d’influence.

Le bureau des légendes saison 5, à partir du 6 avril sur Canal +

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