I May Destroy You,

Auto-construction

Après Chewing Gum, l’Anglaise Michaela Coel revient en force avec I May Destroy You,
une série rugueuse et thérapeutique sur le viol, l’écriture et l’exposition de soi.
À partir du 8 juin sur OCS.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

I May Destroy You

Bande Annonce

En 2016, Michaela Coel crevait nos écrans dans Chewing Gum, une comédie sur l’initiation sexuelle d’une jeune fille pétrie de religion, dont elle était à la fois la créatrice et l’interprète. Une autrice était née, indissociable d’un corps et d’un visage singuliers. Quatre ans plus tard, la Londonienne de 32 ans revient en force avec une nouvelle série nettement plus sombre, I May Destroy You, dans laquelle elle explore la reconstruction chaotique d’une Londonienne dans les semaines qui suivent le viol sous GHB dont elle a été victime.

Arabella est une influenceuse devenue populaire sur Twitter, qui surfe sur la hype de son premier livre, une confession sur le blues des millenials. Ses agents et son éditrice attendent la suite, mais elle procrastine et conjure son angoisse de la page blanche en consommant beaucoup d’alcool et de cocaïne avec sa meilleure pote Terry (Weriche Opia), une aspirante actrice qui, elle, est tétanisée par les auditions. Une nuit, pour fuir une deadline imminente, Arabella va rejoindre sa bande dans un bar. Lorsqu’elle se retrouve à nouveau devant son ordinateur au petit matin, c’est le black-out : comment est-elle revenue là ? Et pourquoi l’image d’un inconnu qui s’agite au-dessus d’elle lui revient-elle obstinément en tête?

Michaela Coel ne l’a pas caché, I May Destroy You a pour point de départ son propre viol. Partant de ce traumatisme personnel, elle élargit le spectre en imaginant une diversité d’autres situations, rencontrées par Arabella, Terry et leur ami Kwame (Paapa Essiedu), un prof de fitness qui collectionne les mecs sans lendemain sur Grindr. Une pratique forcée dans le cadre d’un rapport par ailleurs consenti, une capote inconfortable retirée pendant l’acte sans consulter sa partenaire, la spontanéité d’un plan à trois ternie quand la fille réalise que les deux mecs étaient probablement de mèche… Teintées d’une amertume fugace ou carrément glauques, les expériences des trois millenials questionnent la notion d’abus sexuel dans toutes ses expressions, de la plus évidente à la plus équivoque.

La beauté d’I May Destroy You est dans l’oscillation entre le manifeste générationnel et sociétal sur les zones, grises ou pas, du consentement ; et le journal très intime d’Arabella, dont le travail d’introspection, alors qu’elle cherche à retrouver le chaînon manquant de sa nuit blanche tout en repensant à sa love story avec un dealer italien, s’articule à son bras de fer avec l’écriture. La création pour réparer, laborieusement mais sûrement, la tentative de destruction dont on a fait l’objet : cette belle idée sert d’épine dorsale à une saison par ailleurs marquée par la digression, la divagation et l’aléatoire d’une mémoire en cours de réappropriation.

« Michaela Coel ne cherche pas à nous être sympathique, ni même à nous offrir les épiphanies qu’on pourrait espérer. »

Au gré d’une mise en abîme où l’avancée du personnage recoupe celle de Michaela Coel en train d’écrire I May destroy You, la souffrance s’exorcise en rejouant le crime sous des déclinaisons fictionnelles, en le replaçant au sein d’un kaléidoscope plus vaste d’instants passés qui ne sont pas tous douloureux, en l’emprisonnant dans un cadre visuel et narratif codifié (les flash-backs, les acouphènes)… Peu à peu l’expérience brute, aveugle et néantisante, est remplacée par un récit in progress, une histoire encore mal assemblée prend forme, l’écriture devient possible, et avec elle la conscience et la réparation.

Michaela Coel va jusqu’à imaginer que Zain (Karan Gill), un auteur qu’Arabella a pourtant dénoncé comme prédateur sexuel, fait amende honorable en lui enseignant les règles de dramaturgie qui l’aideront à mettre de l’ordre dans ses idées, c’est à dire à raccrocher les wagons des événements et donc à pouvoir accoucher de son deuxième ouvrage. Dans le dernier épisode, elle utilise même une narration à tiroirs pour mettre en jeu la complexité de ses attentes vis-à-vis de son violeur. Qui détruira qui à la fin ? S’agit-il vraiment de répondre à la destruction par la destruction ? Intrépide, l’autrice n’hésite pas à s’emparer des scènes traumatiques de manière créative, voire ludique. Pour les dépasser d’abord, mais aussi pour contempler dans leur diversité les sentiments que lui inspirent ceux qui l’ont agressée.

Dans son portrait des hommes en général, Michaela Coel privilégie les figures ambivalentes à celle du grand méchant loup. Biagio (Marouane Zotti), l’amoureux italien d’Arabella, la surprend en étant plus qu’à l’aise avec le sang de ses règles, ce qui ne l’empêche pas par ailleurs d’être émotionnellement négligeant. Plutôt que de flécher le bien et le mal, la série choisit de montrer que les choses se jouent souvent quelque part entre les deux, sur la ligne floue où se termine le manque d’éducation et d’empathie, et où commence l’agression délibérée. « Ce qui les excite, dit Arabella à propos des violeurs, dans le cadre d’un groupe de soutien, c’est de marcher sur cette ligne sur la pointe des pieds en sachant que le jour où on les accusera, ils pourront dire que c’est vous qui êtes folle. »

Mais si la zone grise est le paradis des prédateurs, elle est aussi, ici, le lieu où tout le monde est emmené à se remettre en question. Arabella a-t-elle le droit d’enfermer Kwame à clé dans une pièce avec un inconnu, juste pour rire ? Kwame se doit-il de dire qu’il est gay à la fille avec laquelle il va passer la nuit ? Qu’elles soient noires toutes les deux autorise-t-il l’éditrice d’Arabella à lui faire un compliment sur sa coiffure à chaque fois qu’elle la voit ? Biagio n’est-il pas en droit de mettre Arabella à la porte après qu’elle s’est introduite chez lui sans le prévenir ? Dans I May Destroy You, tout le monde franchit la ligne rouge peu ou prou, que ce soit dans les relations sexuelles ou sociales, les rapports de classe ou de race. Y compris Arabella, dont Michaela Coel ne cherche pas à gommer l’égocentrisme, décuplé par sa quête de popularité sur les réseaux sociaux, que la série pousse jusqu’à l’absurde.

Cet égo démesuré rend souvent la série pénible à regarder. Un peu comme Lena Dunham, avec laquelle elle partage le narcissisme assumé et le travail sur la corporalité (jusque dans ses clichés – les scènes de filles sur le trône par exemple, qui commencent à sonner comme une facilité), Michaela Coel ne cherche pas à nous être sympathique, ni même à nous offrir les épiphanies qu’on pourrait espérer. Crue, dure, râpeuse et envahissante, l’autrice et son double le resteront jusqu’à la fin. Et même si l’amitié à la vie à la mort entre Arabella et Terry est portée aux nues, la focalisation sur soi se fait au détriment de tous les personnages qui ne sont pas Arabella. Pourtant, si elle exaspère par moment, l’héroïne d’I May Destroy You incarne de manière assez flamboyante le paradoxe d’une génération à la fois obsédée par l’auto-promotion, incapable d’exister sans sa famille choisie, et rongée par le manque de confiance en soi.

Ce qui est étonnant, surtout, dans cette mise en scène de sa propre personne, c’est la manière dont Michaela Coel utilise sa formidable expressivité physique comme un élément d’écriture à part entière, dernier maillon d’un processus d’introspection venu des tréfonds d’elle-même, mais aussi façon d’incarner à elle seule une multiplicité d’individualités extérieures à elle. La performativité de son personnage, qui passe notamment par sa garde-robe d’Arlequin et son utilisation des perruques, rappelle parfois le travail de l’artiste Cindy Sherman. Cette dimension plastique donne à la série un pouvoir de fascination qui fait oublier les facilités et les épisodes inégaux pour tracer une signature, unique en son genre.

I May Destroy You, 12×30 mn, à partir du 8 juin sur OCS.

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