HPI tout les jeudi sur TF1

C’est quoi un (bon) formula show ?

Avec son écriture piquante et l’abattage d’Audrey Fleurot en femme de ménage très musclée du cerveau qui se mêle des enquêtes de la police, HPI, la nouvelle série du jeudi soir de TF1, fait décoller le formula show, un genre de série formaté mais pas forcément lénifiant. La preuve en trois ingrédients.

Par Perrine Quennesson et Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min

HPI

Bande-Annonce

10 millions de téléspectateurs : le 29 avril dernier, HPI offrait à TF1 son meilleur lancement de série depuis 15 ans. Mieux encore, le jeudi suivant, la série se permettait même de voir son audience augmenter… À l’heure où l’on annonce régulièrement la mort du petit écran traditionnel, ce polar du jeudi soir, cocréé par Stéphane Carrié, Alice Chegaray-Breugnot et Nicolas Jean, est devenu du jour au lendemain un phénomène télévisuel. Si tout le monde adore, c’est peut-être d’abord parce qu’Audrey Fleurot, chérie du grand public depuis ses rôles dans Engrenages ou Un Village français, y est formidable en femme de ménage aux capacités de déduction hors du commun, recrutée comme consultante sur des enquêtes policières. C’est aussi parce qu’HPI, dans le sillage de Capitaine Marleau sur France Télévisions, rend ses lettres de noblesse au formula show. Une expression qui désigne des séries construites sur un schéma narratif formaté et bouclé, qui se répète d’épisode en épisode (pour faire simple, un épisode = une enquête). Le degré zéro de la série ? Plutôt sa nature première, forgée dès les origines de la télé dans les années 50, et quelque peu éclipsée ses vingt dernières années par le succès des séries d’auteur feuilletonnantes. C’est pourtant le plaisir le plus typiquement sériel que de retrouver chaque semaine un même modus operandi, avec ses petites variations. Encore faut-il que la fameuse formule soit bien exécutée, et qu’elle évolue un peu avec son temps… Décryptage de la recette qui fait d’HPI une réussite en la matière.

Le sens de la formule

Chaque occurrence d’HPI est construite sur un même modèle : ouverture sur le meurtre, puis enquête de police aux étapes millimétrées, qui devra être bouclée en 50 minutes et n’appellera pas de suite. C’est le patron du formula show : un rendez-vous hebdomadaire qui a le mérite de ne pas aliéner son spectateur. Rater un épisode ? Pas grave, cela n’empêchera pas de comprendre l’intrigue du suivant. Pionnier de la télévision, souvent associé au genre policier, le formula show et son « assassin de la semaine » trouvent leur place dans les foyers américains dès les années 50. Ayant donné quelques-unes des plus belles heures de la télévision, de Chapeau Melon et Bottes de cuir à Drôles de Dames en passant par Mission Impossible ou L’Instit chez nous, le format a souffert du succès des grandes sagas sérielles du troisième Âge d’or de la télé américaine, qui ont fait ressortir, par comparaison, ses aspects mécaniques. Il faut dire qu’un certain nombre de produits télé sans finesse sortis de l’usine hollywoodienne ont élimé le concept jusqu’à le réduire à peau de chagrin. Pourtant, lorsqu’il est intelligemment conçu, et lorsque ses intrigues hebdomadaires ne sont pas uniquement des prétextes, le formula show peut se targuer de subtilité et d’épaisseur. Prenez Columbo : avec ses enquêtes fondées sur une ironie dramatique (le spectateur sait dès le début qui est le coupable que Columbo va s’employer à démasquer), la série personnifiée par Peter Falk dresse un portrait sarcastique de la bourgeoisie hollywoodienne des années 70. Dans HPI, c’est également la qualité des intrigues qui fait la différence. Autour de la notion d’injustice, ressentie ou réelle, les enquêtes s’intéressent autant à une femme vengeresse après avoir été laissée pour morte par ceux qui l’avaient renversée, qu’à un jeune homme en quête de revanche envers un arnaqueur lui-même désespéré. Le crime est à chaque fois différent, souvent original et parfois émouvant, ne sacrifiant jamais sur l’autel du spectaculaire l’humanité des victimes, ni celle des assassins, comme pourrait le faire par exemple la sensationnaliste Esprits Criminels. Du travail soigné.

Un personnage haut en couleur

Une mère célibataire de trois enfants au verbe aussi haut que son décolleté est profond, une femme puissante au croisement de Rosie la Riveteuse et d’Erin Brockovich… Indépendante, polyvalente et effrontée, l’héroïne non-conventionnelle campée avec brio par Audrey Fleurot laisse aux autres leurs préjugés sur son look, ses manières et son métier. Et c’est d’abord pour elle qu’on craque et qu’on revient. Une figure centrale immédiatement identifiable, un peu excentrique mais attachante, c’est la botte secrète des séries épisodiques. Revenons à Columbo. Si la série est toujours aussi culte plus de 50 ans après sa création, c’est beaucoup grâce à son enquêteur emblématique à l’imperméable froissé, aussi brouillon et simplet en apparence qu’obstiné et perspicace en réalité. Puisque leurs intrigues ne sont pas (ou peu) filées, les formula show  misent sur l’humanité de leur personnage principal. La force d’HPI, c’est en plus d’avoir su faire de Morgane Alvaro une héroïne de son époque, qui tire sa sagacité de son intelligence supérieure à la moyenne, mais aussi d’un pragmatisme bien ancré dans le réel. Ses déductions s’appuient autant sur ses facilités en mathématiques que sur des connaissances glanées dans des reportages d’Arte, chez l’esthéticienne ou dans la culture populaire (petit clin d’œil méta, elle cite à l’envi d’autres séries souvent policières, comme Julie Lescaut). Ce n’est pas un hasard si le personnage est campé par Audrey Fleurot, qui creuse ici son sillon d’actrice populaire, classe et sexy. À la fois bigger than life et proche de tout un chacun, Morgane Alvaro, à l’instar de sa camarade de succès le Capitaine Marleau, porte en étendard l’idée très post-gilets jaunes de la revanche des « invisibles » sur les élites. Et plus encore que la gendarme à la chapka, la femme de ménage montée sur talons a le sens du collectif : son aura n’empêche jamais les autres personnages d’exister.

Un soupçon de feuilletonnant

Si HPI est bien un formula show, il se révèle plus moderne dans son écriture que Columbo ou même Capitaine Marleau. Dans les années 1990, aux États-Unis, la série épisodique mute vers un format plus modulaire, qui permet à la fois de regarder chaque épisode indépendamment des autres et de suivre un fil rouge tout au long de la saison (comme par exemple dans X-Files, où chaque épisode combinait un « monstre de la semaine » et les éléments d’une mythologie récurrente). Le trio d’auteurs d’HPI ont intégré cette mise à jour, et tenu compte de l’attrait du public pour une dose de récit feuilletonnant. Aux côtés de Morgane Alvaro évolue ainsi sa famille re(dé)composée, qui lui permet d’avoir une vie en dehors des enquêtes, ainsi que toute une brigade de police. Un peu à la manière de Castle, où Nathan Fillion et Stana Katic incarnaient des collègues aux caractères divergents mais irrésistiblement attirés l’un par l’autre, la série de TF1 joue également sur la tension entre Morgane et Karadec (Medhi Nebbou), un lieutenant aussi rigide que charmant. Leur alchimie chien-chat fait planer un suspense sentimental typique des formula show (le fameux will they/won’t they, traductible par vont-ils ou non conclure ?), et nous rend encore plus épris d’HPI. D’autant plus que la série donne à ce schéma somme toute classique un twist actuel, en mettant le timing amoureux de Morgane et Karadec à l’épreuve des rapports que l’héroïne entretient avec une flamme plus familière, mieux à même de lui offrir une stabilité familiale. Spoiler alert (mais vous vous en doutiez) : pour être sûre de vous récupérer en saison 2, la formule n’inclut pas la conclusion de ce choix de cœur à la fin de la première saison.

HPI, tous les jeudis soirs sur TF1

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