Fosse/Verdon

Danse avec la mort

Minisérie. Il a révolutionné Broadway, reçu 8 Oscars pour Cabaret
et une Palme d’or pour All That Jazz
le chorégraphe et réalisateur Bob Fosse est le héros d’un biopic
avec Sam Rockwell et Michelle Williams.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 3 min.

« Hollywood, 19 ans avant » : en s’ouvrant par ce carton, lettres blanches sur fond noir, la minisérie Fosse/Verdon (sur FX au USA dès le 9 avril) prend d’emblée la forme d’une notice nécrologique. De scène en scène, le compte à rebours, délinéarisé, rapproche ou éloigne Bob Fosse de l’heure de sa mort. Cette modalité narrative est directement inspirée du chef-d’œuvre semi-autobiographique du chorégraphe et cinéaste américain, All That Jazz (dont on peut voir ici la scène d’ouverture [https://www.youtube.com/watch?v=L2e9acreKmQ]) lui-même conçu comme une marche funèbre avec allers et retours dans le temps.

mariés et liés par la
danse
jusqu’au bout

En reprenant le procédé, l’équipe de Fosse/Verdon constituée de Sam Wasson (auteur de la bio de référence de Bob Fosse) et des producteurs de la triomphale comédie musicale Hamilton, entend rendre hommage au maître absolu de Broadway. C’est aussi une manière de faire saillir le grand thème de l’œuvre de Fosse (interprété par Sam Rockwell) : l’inextricable pas de deux entre le spectacle et la mort. Cette dualité s’incarne ici dans sa relation avec la femme de sa vie, Gwen Verdon (campée par Michelle Williams, décidément une très grande actrice), autre star des planches qui fut son épouse et sa partenaire de travail pendant vingt-cinq ans.

« It’s showtime, folks ! »
Elle, solide et solaire ; lui, fragile et tortueux. L’opposition paraîtrait clichetonneuse si l’œuvre de Bob Fosse n’était pas effectivement criblée de références morbides à la vanité du spectacle. Dans All That Jazz, son double, incarné par Roy Scheider, se lève chaque matin en balançant à son miroir un « It’s showtime, folks ! » de moins en moins convaincu, avant de s’enfiler son cocktail de médocs. Dans Cabaret [https://www.youtube.com/watch?time_continue=4&v=hYZ8cqMLuQg], réalisé sept ans plus tôt, Fosse fait danser Liza Minelli dans l’Allemagne pourrissante des années 30. Et dans Star 80, son dernier film malade, il revient sur le destin de Dorothy Stratten, la tragiquement célèbre starlette de Playboy, assassinée par un mari jaloux que le showbiz se soit emparée d’elle.

D’où vient cette obsession de Fosse pour le revers lugubre de l’industrie du divertissement ? La minisérie, à laquelle on peut reprocher d’être trop scolaire, a au moins le mérite de nous donner des infos éclairantes. Bob Fosse naît en 1927 à Chicago, au milieu de cinq frères et sœurs. Cinquante ans plus tard, il confiera au New York Times : « Je viens d’une famille nombreuse, peut-être n’ont-ils jamais fait assez attention à moi… » Pour sortir du lot, il danse. Révélée dès l’âge de neuf ans, cette vocation se concrétise pendant la Seconde Guerre Mondiale : dans le Pacifique, à même pas 18 ans, il se produit dans un show qui va de base navale en base navale pour divertir les marines. Un numéro de claquettes pour oublier qu’on meurt… Le destin de Bob Fosse se précise : il sera de ces entertainers héritiers de la guerre, qui feront du spectacle un rempart aussi flamboyant que dérisoire à notre finitude.

Oscars, Emmy et Tony Award 1973
À la fin des années 40, Bob Fosse débarque à New York. Il se voit déjà Gene Kelly, Fred Astaire… Il ne sera « que » le plus grand chorégraphe que Broadway ait porté. Bourré de complexes physiques, obsédé par ses mains, qu’il dissimule avec des gants, et par sa calvitie galopante, qu’il coiffe d’un chapeau, Fosse choisit l’ombre des salles de répétition. Ses créations à Broadway sont des triomphes. En 1969, il réalise son premier film, Sweet Charity. Mais le regret de ne pas être devenu le danseur de ses rêves d’enfant le taraude. Sa passion amoureuse et professionnelle avec Gwen Verdon, rencontrée sur le plateau de la comédie musicale Damn Yankees en 1955 et épousée cinq ans plus tard, ne parvient pas à combler la faille. Pour se sentir exister, Fosse séduit tout ce qui bouge. Et son rapport obsessionnel à son art dévore tout. « La vie, c’est quand tu es sur le fil. Le reste du temps, tu attends », fait-il dire au héros de All That Jazz. Et lui-même de reconnaître dans l’interview-confession donnée au New York Times : « Je suis plutôt un bon mari quand je ne travaille pas, mais dès lors qu’un projet démarre, c’est comme si plus rien d’autre n’existait à mes yeux ». Absences et infidélités ont raison du foyer Fosse-Verdon en 1971, même s’ils resteront légalement mariés et liés par la danse jusqu’au bout.

Regrets, complexes, doutes noyés dans l’alcool et les tranquillisants, cigarettes cramées au rythme de quatre paquets par jour, maigreur inquiétante… Chez Fosse, la création cohabite étroitement avec l’autodestruction. De son propre aveu, l’homme est fasciné par « la ligne étroite qui sépare le choix d’une personne de sauter ou pas, de se tirer une balle ou de ne pas le faire. » Et si la naissance de sa fille Nicole vaccine ce grand maniaco-dépressif contre ses tentations suicidaires, aucune gloire ne viendra totalement réparer son narcissisme blessé. « J’alterne entre un égo enragé et un sentiment d’imposture, l’impression que l’on va me démasquer », dira-t-il encore au New York Times. L’année 1973 marque l’acmé de ce destin en noir et blanc : alors qu’il vient de remporter coup sur coup l’Oscar du meilleur film pour Cabaret (à la barbe du Parrain), un Tony Award pour la comédie musicale Pippin, et un Emmy pour le show télé avec Liza Minelli Liza with a Z, Fosse, lessivé psychiquement, fait un séjour à l’hôpital psychiatrique. Palme d’or décrochée en 1980 pour All That Jazz, record battu en comptabilisant huit Tony Awards… Les honneurs s’accumulent, le gouffre demeure.

Il a inspiré Michael Jackson ou Beyoncé
Ses pires angoisses, Bob Fosse les sublime dans des films baroques, lucides et désespérés. All That Jazz, son autoportrait le plus évident, se termine sur le plan sans appel d’un sac qui se referme sur un cadavre. Dans Cabaret, la scène où Liza Minelli se produit devant des Nazis est avalée par un trou noir. Dans Lenny, réalisé en 1974, il se projette dans la figure du comédien de stand-up Lenny Bruce (Dustin Hoffman, génial), qui vit sa vie au bord du précipice. Mais l’héritage de Bob Fosse ne se limite pas à cette poignée de longs-métrages miroirs. La minisérie Fosse/Verdon, qui se concentre sur ses déboires conjugaux et manque cruellement de numéros de danse, peine à rendre justice aux innovations chorégraphiques de ce génie du groove. Une lacune d’autant plus regrettable que Sam Rockwell, qui ne loupe jamais une occasion de faire un pas de danse dans ses films, a la capacité de bouger comme un dieu.

Et il y avait de quoi faire. Inspiré par Fred Astaire, le jazz et le vaudeville, apôtre du mélange des genres, initiateur de chorégraphies au sous-texte très pensé, Bob Fosse a créé une panoplie de mouvements-signatures, réunis sous l’appellation de « Fosse Amoeba » : les épaules qui roulent, les genoux et les pieds qui pointent vers l’intérieur, les doigts qui claquent, le bassin qui pousse vers l’avant, les mains qui battent l’air. Ce style unique aura une influence majeure sur la culture populaire en général et d’autres génies de la danse en particulier. Il suffit de regarder sur Youtube le numéro du serpent qu’il exécute dans le film de son ami Stanley Donen Le Petit Prince, pantalon noir trop court, gants noirs et guêtres blanches, pour constater que Michael Jackson lui doit tout. Vingt ans après le jour de novembre 1987 où le cœur de Bob Fosse a lâché, Beyoncé invoquait encore l’esprit du maître dans le clip de Single Ladies. La danse, finalement, aura survécu à la mort.

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