Euphoria, épisode spécial II

Dans les yeux de Jules

Après une heure consacrée à Rue en décembre dernier, Euphoria nous offre un nouvel épisode spécial dédié à Jules. Ce deuxième morceau du diptyque, plus torturé visuellement, dénote de la sobriété du premier, tout en avançant des pistes pour la saison 2 à venir.

Par Perrine Quennesson

Temps de lecture 5 min

Euphoria, partie II

Bande-annonce

En décembre dernier, nous avions laissé Rue (Zendaya) pensive et à moitié endormie dans la voiture de son parrain de désintox Ali (Colman Domingo) après une longue conversation dans un diner à la veille de Noël. Épatant de sobriété, le premier épisode spécial d’Euphoria (intitulé Trouble don’t last forever), conversation d’une heure presque ininterrompue sur la drogue, le sens de la vie, la société, la révolution et Dieu, résumait toute la densité que la série de Sam Levinson dissimule parfois dans une narration éclatée, sous des couches de glitter. Une séance de psy nécessaire autour d’un café pour une Rue sans but et le cœur brisé, en vaine quête d’une épiphanie façon La Vie est belle de Capra. Un épisode dont il était tentant de douter de la réalité, tant il ressemblait à un rêve, à un purgatoire fait de luttes intérieures, mais aussi parce que Rue est une narratrice peu fiable, d’autant plus depuis sa rechute. Cette deuxième partie, Fuck Anyone who’s not a Sea Blob (« J’emmerde tout le monde, sauf les blobs marins » en VF), qui met cette fois Jules au centre, joue sur le même degré d’introspection. Seule la manière change.

Là où la sobriété, un exquis travail de champs/contre-champs laissant toute la place aux dialogues, dominait Trouble don’t last forever, Fuck Anyone who’s not a Sea Blob, co-écrit par l’interprète de Jules Hunter Schafer, s’avère lui plus épars. Il s’ouvre sur un enchaînement de moments clés de la saison 1 vus dans le reflet de l’œil de l’héroïne, au bord des larmes, au son de Liability de Lorde. Tout est dit : si l’épisode de Rue ressemblait à un débat philosophique, celui-ci donnera la part belle à l’émotion plutôt qu’au sens, révélant le décalage et/ou la complémentarité entre les deux amoureuses déçues. La suite de l’épisode se déroule principalement dans un cabinet, où la jeune femme blonde s’entretient sans fard, au propre comme au figuré, avec sa psy (Lauren Weedman). Le dispositif – un face à face dans un lieu clos, apte à la confession – reflète celui de l’épisode précédent, sauf qu’ici la discussion s’avère moins linéaire. Jules y évoque de manière évasive différents sujets, qui sonnent comme autant de pistes sur ce que pourra être la saison 2 : sa volonté d’arrêter les hormones, le poids de l’addiction dans sa relation avec Rue, sa mère toxicomane, l’inhérente déception de la réalité face au fantasme, ou encore l’amour qu’elle ressent toujours pour l’avatar-appât créé par Nate sur les réseaux sociaux dans la première saison.

« Sam Levinson donne une belle leçon désabusée mais nécessaire : le sentiment amoureux ne peut pas tout »

Tous ces sujets, traités avec la même angoisse et la même peine, montrent le désarroi profond d’une héroïne en quête de vie et non plus de survie, prenant conscience au fur et à mesure de ce qu’elle perd, ou a perdu, sur le chemin de sa vérité. Cette réflexion au long court, avec ses digressions, se déroule sous nos yeux comme si l’on assistait en direct à une pensée en construction, avec tout ce qu’elle a de désordonné et de contradictoire. Dans cet exercice brut, Hunter Schafer impressionne, autant dans son phrasé accidenté que dans les infimes mouvements de son visage, qui suggèrent qu’aucun mot ne sera jamais assez fort pour exprimer sa douleur à sa juste valeur. On peut regretter que ce dialogue puissant soit souvent parasité par des souvenirs et des pensées mises en scène, qui viennent souligner ou illustrer ce qui est dit. En un sens, cette surenchère de séquences démontre bien la confusion d’une Jules qui tente de faire le point. Mais elle empêche aussi la clarté de la narration que l’on trouvait dans Troubles don’t last forever, et l’émotion qui submerge le jeune femme, censée nous submerger à notre tour, s’en retrouve étouffée. L’éclatement qui fonctionne sur une saison complète a un effet repoussoir à l’échelle de l’unitaire.

Mais d’un autre point de vue, cette maïeutique, interrompue par les images du passé ou du fantasme, laisse à penser que Fuck Anyone who’s not a Sea Blob n’a lieu que dans la psyché de Jules, pas dans la réalité de la série. Et l’on pourrait dire la même chose de l’épisode de Rue. Au cœur de cette hypothèse « mentale » brille une très grande idée, qui fait le trait d’union entre ces deux épisodes hors du temps : celle du rêve mutuel. Dans Troubles don’t last forever comme dans Fuck Anyone who’s not a Sea Blob, les deux héroïnes tragiques partagent un même fantasme de leur avenir idéal à deux, dans un studio new-yorkais, si la fuite de la fin de la saison 1 avait abouti. Le décor est similaire dans les deux épisodes, seul le ton change. Doux et romantique dans l’imaginaire de Rue, qui conditionne son bonheur à la présence de sa bien-aimée ; angoissé et terrifiant dans celui de Jules, qui subit l’addiction de sa partenaire. Avec cette chimère, Sam Levinson donne une belle leçon désabusée mais nécessaire : le sentiment amoureux ne peut pas tout. Il faut d’abord accepter qu’il naît de la rencontre de deux histoires, de deux névroses et de deux perceptions différentes, qui doivent se respecter et se comprendre. Fort.

Euphoria, épisode spécial II, disponible sur OCS

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