En Thérapie sur Arte

La première séance

Olivier Nakache et Éric Toledano pilotent l’adaptation française du concept israélien BeTipul. À la clé, une série ambitieuse et populaire, portrait cathartique d’une société et des individus qui la composent, tous sonnés par l’implosion du contrat social.

Par Caroline Veunac

4 février 2021

Temps de lecture 8 min

En Thérapie

Bande-annonce

On est allé chez notre psy la semaine dernière, et il n’avait pas l’air dans son assiette. Il nous a raconté le Covid qui l’avait cloué au lit un mois plus tôt, et tous ces nouveaux patients, des jeunes surtout, qui, depuis le deuxième confinement, affluent sur son divan pour y déposer leur détresse. On a soudain vu l’être humain comme nous sous la proverbiale façade de sphinx marmoréen. Peur de mourir, dépression, burn-out, pensées suicidaires… En plus d’emporter des vies, la pandémie a fait main basse sur notre santé mentale, et personne n’est épargné, même pas celles et ceux dont le métier consiste précisément à soigner nos âmes. Et si, dans l’idée de parer au plus vital, les blessures morales des gens sont la dernière roue du carrosse de la gestion de la crise sanitaire, celles de cette fraction des soignants qui recueille des urgences moins immédiatement visibles qu’une insuffisance respiratoire sont un grain de sable sur le bas-côté.

C’est exactement à cette jonction, entre la souffrance de ceux qui parlent et celle de ceux qui écoutent, que vient nous cueillir En Thérapie, la première série pilotée par le duo de cinéastes Olivier Nakache et Éric Toledano, écrite par les auteurs d’Ainsi Soient-ils David Elkaïm et Vincent Poymiro et un pool de trois autres scénaristes, et réalisée à tour de rôle par Pierre Salvadori, Mathieu Vadepied et Nicolas Pariser. L’action ne se déroule pourtant pas là tout de suite, mais il y a cinq ans, juste après les attentats parisiens du 13 novembre 2015, qui firent 129 morts au Bataclan, au Stade de France et dans plusieurs autres lieux de convivialité de la capitale. Qu’est-ce qu’on fait après « ça », individuellement et collectivement ? C’est la question que posent Nakache et Toledano en adaptant à la lettre le concept de la série israélienne d’Hagai Levi BeTipul (2005) : le cabinet d’un psychanalyste, un patient par jour et par épisode, sept semaines pour une cure totale de 35 épisodes. Déjà décliné dans de nombreux pays, le dispositif tient compte à chaque fois de la sociologie des lieux (la version américaine, In Treatment, sondait par exemple les effets secondaires de la guerre en Irak). Le credo d’Hagai Levi ? « Les failles d’un personnage traduisent les failles d’un pays. » Dont acte.

« Ce corps social en morceaux, En Thérapie essaye de le recoudre en collant bout à bout les thérapies individuelles de cinq Français »

Ariane (Mélanie Thierry), une chirurgienne qui sort à peine d’une nuit blanche passée à ligaturer les blessures de guerre des attentats sans avoir le temps de pleurer les morts ; Adel (Reda Kateb), un policier de la BRI hanté par les visions de cauchemar de son intervention au Bataclan… Dès les premières séances de la version française, on comprend qu’à travers les individus qu’elle met en situation de tomber le masque, avec l’aide de Philippe Dayan (Frédéric Pierrot), leur empathique thérapeute, En Thérapie cherchera à faire le portrait d’une société française en état de choc post-traumatique. Et si la série se réfère à des évènements passés, elle résonne malgré elle avec notre présent confiné et covidé –  jusque dans le huis clos du cabinet du psy, mal séparé de l’appartement familial où il gère entre deux patients ses propres dramas perso. Tout se passe comme si le virus n’était qu’une nouvelle mutation du monde vicié dans lequel nous sommes entrés le 13 novembre 2015 (ou plutôt dès le 7 janvier 2015 avec l’attaque à Charlie Hebdo) ; et nos tourments actuels, une nuance de noir dans la sidération qui s’est alors installée en nous.

Ce nous blessé, à terre ; ce corps social en morceaux, En Thérapie essaye de le recoudre en collant bout à bout les thérapies individuelles de cinq Français absolument singuliers et totalement banals (dont Dayan lui-même, qui consulte tous les vendredis sa psy-référente, Esther, interprétée par Carole Bouquet), ces gens comme vous et moi avec l’immensité de leur histoire intime, leurs traumas individuels réactivés par le trauma collectif, névrosés lambda entre lesquels la série tire délicatement des transversales. Des conditionnements similaires – psychologiques, sociaux –, mais aussi des aspirations communes, universelles même, à la paix intérieure et à l’amour mutuel. Ce nous douloureux mais vivant, in progress, se reconstituant ou pas au fil des épisodes, inclut nécessairement celui qui regarde, sur son écran, cette série qui semble croire encore au pouvoir fédérateur de la télé – que l’on sait justement revigoré par les confinements successifs.

Peut-être En Thérapie était la série dont nous, au sens large du terme, avions besoin maintenant ? Bien sûr, au prix d’une séance, le panel de Français qui vient consulter Dayan reste économiquement privilégié. Mais en développant des personnages aux pieds englués dans la matière sociale, En Thérapie prend soin de ne pas caricaturer la psychanalyse en hobby bourgeois, et contribue à démocratiser l’idée que la prise en charge de la souffrance psychique ne devrait pas, dans un monde idéal, être réservée à une élite. Et en choisissant la forme reine de l’époque, la série télé, pour mettre en scène les atermoiements d’Ariane, Adel, Philippe, mais aussi de Camille (Céleste Brunnquell), une jeune nageuse tentée par la disparition, et de Damien et Léonora (Pio Marmaï et Clémence Poésy), un couple en crise (choisissez votre avatar), les réalisateurs d’Intouchables et Hors Normes, chantres d’un cinéma populaire attentif aux failles sociales, invitent tout le monde sur le canapé-divan.

« L’efficacité d’En Thérapie repose aussi sur la mise en scène d’un lieu »

Reste une question : est-ce que ça marche ? Est-ce qu’on ressort d’En Thérapie moins perdu, moins angoissé qu’en y entrant ? Pour l’introspection, la vraie, on vous conseille quand même la thérapie « en présentiel ». Pour autant, ce succédané fictionnel a ses vertus. Comme dans une vraie psychanalyse, le travail est éprouvant, on a souvent l’impression de piétiner, parfois l’envie de tout arrêter. Mais on ressent aussi l’allégresse des moments d’épiphanie, et le sentiment qui domine après le dernier épisode ressemble plus à un regain de désir de vivre et de foi en l’humanité, qu’à une envie de se terrer au fond du trou en hurlant no future.

Si ces vertus cathartiques opèrent, c’est que la série parvient à reproduire dans sa forme même l’expérience du travail thérapeutique. Au centre de la psychanalyse, la parole est orchestrée par David Elkaïm et Vincent Poymiro (en terrain connu après les confessions d’Ainsi soient-ils), avec ce qu’elle contient de chausse-trappe, de clés rouillées et de cinéma intérieur. Car ici pas de flash-backs, juste des monologues entrecoupés de relances du psy, pour tenter de reconstituer le passé. Les auteurs de la série parviennent à éviter le jargon sans trivialiser le jeu de l’association libre, et mettent en évidence la beauté mais aussi la drôlerie d’un processus d’accouchement de soi ludique, consistant à trouver le silence qui se cache derrière le mot que l’on prononce.

L’efficacité d’En Thérapie repose aussi sur la mise en scène d’un lieu. Par sa configuration et sa décoration minutieusement choisies, le cabinet de Dayan, présenté comme étant proche du lieu des attentats, évoque un certain genre d’intérieur, dans ces quartiers de l’est parisien gentrifiés où les intellectuels aisés sont toujours connectés à la réalité de la rue. Cette réalité frémit au bord du cadre, grâce au travail sur le hors champ effectué par les trois réalisateurs. En appoint du champ/contre-champ qui illustre de façon littérale le face à face thérapeutique, les personnages sont régulièrement filmés devant les fenêtres, comme pour estomper la frontière entre le cocon de l’intérieur d’un côté, les dangers et les promesses de l’extérieur de l’autre. C’est Adel, sur le qui-vive, qui se lèvera constamment pour vérifier par la vitre la présence d’un possible ennemi, ou encore Dayan lui-même qui regardera disparaître au coin de la rue la belle Ariane, cette patiente à laquelle il se sent relié, et qui suscite chez lui un désir interdit. Matérialisant les limites, celles qu’on se fixe pour se protéger soi ou les autres et celles qui nous entravent, ces plans de fenêtre dialoguent de manière troublante avec l’enfermement subi depuis l’arrivée de la Covid. Jusqu’où se prémunir ? Notre besoin de sécurité ne risque-t-il pas d’étouffer le sens de nos vies, indissociable des risques pris ?

Ces interrogations nous parlent d’autant plus qu’elles sont portées par un casting propice à l’identification. En confiant l’interprétation des patients à des stars comme Mélanie Thierry ou Reda Kateb, qui délivrent de grosses performances d’un point de vue tant technique qu’émotionnel, dans de longs plans-séquence crescendo ; et celui du psy à un second rôle aimé au charme papa poule, En Thérapie utilise notre imaginaire commun pour enclencher des mécanismes de reconnaissance et de transfert. On pourra ainsi se projeter alternativement sur le psy ou sur les patients, et ce d’autant plus que Dayan, bouleversé dans sa pratique par la violente incursion du réel à deux pas de la bulle cosy où il passe ses journées, traverse une crise de foi au moins égale aux décompensations de ceux qui s’épanchent sur son divan. Via ces surfaces réfléchissantes que sont les acteurs, En Thérapie nous permet ainsi de nous mettre en même temps à la place de celui qui parle et de celui qui écoute. Si l’on veut réinventer notre manière de vivre ensemble, c’est sans doute par là qu’il faudrait commencer.

En Thérapie, disponible en intégralité sur Arte.tv et à partir du 4 février sur Arte.

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