Dollface sur Disney+

Poupées émancipées

Première série de la jeune créatrice Jordan Weiss, Dollface détourne les codes de la comédie romantique au profit d’une amitié entre filles. Une ode à la sororité réjouissante et un peu frustrante, où le glamour est à la fois un levier et une limite.

Par Juliette Cordesse et Caroline Veunac

Temps de lecture 10 min

Dollface

Bande-Annonce

Bienvenue dans un monde fabuleux où le trait d’eye-liner est en place dès le réveil et où l’on peut se payer un appartement de luxe avec un SMIC. Ce monde trop beau pour être vrai, c’est celui de Dollface : l’histoire de Jules, une informaticienne californienne, qui, lorsqu’elle se fait plaquer par son petit ami après cinq ans de vie commune, se rend compte qu’elle a rompu tous les liens avec ses meilleures amies d’antan, et entreprend de les renouer. La première série de Jordan Weiss, jeune scénariste tout juste sortie de son école de cinéma, se présente comme une ode à l’amitié féminine, qui reprend ses droits sur la quête amoureuse. En mettant à l’honneur la sororité, concept devenu central dans la déconstruction d’un patriarcat qui a tout intérêt à opposer les femmes entre elles, Dollface fait preuve d’une fibre féministe très actuelle. Et en même temps, à l’heure où l’on dénonce aussi les normes physiques et sociales excluantes, la série se choisit un décorum enjolivé, où toutes les héroïnes sont jeunes, belles, minces et sans problème matériel. Dollface veut nous ouvrir les yeux tout en nous jetant des paillettes à la figure. 20 ans après Sex and the City, la reine-mère du féminisme-glam, cette idéalisation n’est-elle pas devenue anachronique ?

La tendance des comédies féministes d’aujourd’hui est en effet plutôt au réalisme, à la fois dans la peinture du contexte social dans lequel évoluent leurs héroïnes, et dans la représentation des corps féminins. En 2012, Girls renouvelait le concept de Sex and the City en mettant en scène des filles à l’apparence normale dans un décor new-yorkais moins cossu – même si la série fut épinglée pour son manque de diversité ethnique. Depuis, nombreuses sont les comédies – de Better Things à SMILF, en passant par la douce et méconnue Downward Dog – qui s’appliquent à montrer les femmes comme elles sont, plutôt que comme on les fantasme. À la clé : la possibilité pour un plus grand nombre de spectatrices de se reconnaître à l’écran, l’allègement de la pression qui pèse sur leur apparence ou leur style de vie, et un sentiment d’empouvoirement lié au fait d’être enfin représentée.

    « Dollface propose un cri de ralliement, « sisters before fuckers », qui sonne comme un mantra de survie en milieu patriarcal. »

À contre-courant, Dollface, choisit de rester dans un décor de conte de fées. Plus proche de The Bold Type, autre série récente d’amies filles à la silhouette et au dressing de rêve, la comédie de Jordan Weiss fonctionne moins sur l’identification que sur un principe d’évasion, une aspiration à ressembler à ses héroïnes. Et si, après tout, ces deux approches étaient complémentaires ? Des séries plus terre-à-terre pour nous guérir de nos complexes – quitte à nous renvoyer parfois à la banalité de notre existence ; et des comfort-séries pour fantasmer sur nos avatars hollywoodiens, à binge-watcher entre copines comme un bol de glace aux cookies, en n’étant pas dupe de la supercherie. La fiction est aussi faite pour nous procurer ce plaisir cathartique-là, et Dollface fait ça très bien. D’abord grâce à son casting. Kat Dennings et son charisme blême en tête d’affiche, entourée de Shay Mitchell, ancienne de Pretty Little Liars ; de Brenda Song, l’actrice de la série madeleine Zack et Cody ; et d’Esther Povitsky, vue en collègue bizarre dans Crazy ex Girlfiend : ces beautés familières délimitent un terrain connu, confortable et rassurant. Et puis Dollface, comme l’indique son titre assumé, a bien conscience d’embellir la réalité. Elle en fait même un manifeste. Avec leurs visages de poupée et leur garde-robe de Barbie, Jules et ses copines entendent détourner les clichés sexistes à leur avantage. Puisque la recherche d’un amoureux est ici mise au second plan, il va de soi que si elles portent des talons et des robes moulantes pour aller bruncher, c’est avant tout pour leur plaisir personnel.

On peut sans problème suivre Dollface jusque-là, et partager ce plaisir qu’on dit girly. Mais la série a ses limites. Passés quelques épisodes, on réalise que le plaisir serait encore plus grand si le glamour allait de pair avec une plus grande diversité. Jordan Weiss pousse à l’extrême les stéréotypes de la bande de filles (l’héroïne brillante mais paumée, la control freak, la copine un peu gauche, la weirdo rigolote), sans doute pour en montrer le côté un peu ridicule ; mais de l’autre côté, elle oublie d’ouvrir son histoire à une multiplicité de morphologies et d’orientations sexuelles qui l’aurait rendue encore plus fun à regarder. Crazy ex Girlfriend l’a démontré : une série peut être inspirante, nous faire voyager de la réalité au fantasme, nous faire rire et rêver, avec des héroïnes qui ne rentrent pas toutes dans une taille 36 et ne sont pas toutes hétéros. Dollface passe à côté de l’idée que toutes les femmes peuvent être ériger en modèle de féminité. Sa créatrice a visiblement vu Crazy ex Girlfiend, mais ce qu’elle en retient est trop superficiel. Un peu comme dans la série de Rachel Bloom, certaines séquences tentent de reproduire les « films qu’on se fait dans la tête » sous forme d’incursions surréalistes (Jules monte dans un bus conduit par une femme à tête de chat, une table se fissure en son centre lorsque les amies se disputent, la parodie d’un JT succède au pastiche d’une sitcom et à une relecture féministe du Magicien d’Oz…). On regrette cependant que ces apartés absurdes restent le plus souvent limitées aux cinq premières minutes (sauf dans le superbe épisode 9) et ne soient pas vraiment exploitées par la suite pour affiner le portrait des héroïnes, alors qu’il y aurait eu matière à de nombreux épisodes concepts.

Ces limites font-elles de Dollface une série en porte à faux avec son époque ? On n’ira pas jusque-là. Malgré sa timidité sur certains sujets, le show s’empare du féminisme girly qu’il défend pour donner une véritable indépendance aux filles qu’il met en scène. Et pour montrer que l’on peut être féministe, féminine et hétéro, sans pour autant être obsédée par les mecs et passives face à leurs comportements. En ce sens, la série appartient bien à la génération d’après Sex and the City, dont les héroïnes, même si leur amitié était au cœur du récit, passaient quand même leur temps à parler quasi-exclusivement des hommes. Dollface, elle, opère un joli retournement de situation, en appliquant la structure de la comédie romantique à la relation entre Jules et sa meilleure amie Madison. Tous les tropes sont là – on s’ignore, on se tourne autour, on s’aime à la folie, on se dispute et on se réconcilie –, mais cette fois le jeu du chat et de la souris se fait entre copines. Les garçons sont relégués à des rôles très secondaires : les amours passent, l’amitié reste. En réponse au « bros before ho’s » misogyne de Barney Stinson dans How I Met Your Mother, Dollface propose un autre cri de ralliement, « sisters before fuckers », qui sonne comme un mantra de survie en milieu patriarcal. Ces dix premiers épisodes parviennent à montrer que le combat féministe appartient à toutes les femmes, y compris celles qui restent attachées à certains codes de féminité parfois jugés comme des signes de soumission. En espérant plus de diversité dans la saison 2, ce propos déculpabilisant est toujours bon à prendre.

Dollface est disponible sur Disney+

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