Devs, Techno soft

Produite par Hulu, Devs, la minisérie d’Alex Garland débarque sur Canal+
le 6 mars.
Un petit bijou de fiction SF intello, sensorielle et mélancolique.

Par Caroline Veunac

Temps de lecture 5 min

Devs

Bande Annonce

Ex-Machina, Annihilation, et maintenant Devs : en deux films et une minisérie, Alex Garland a réussi sa transition de scénariste à auteur-réalisateur. Même si l’on n’a vu pour l’instant que deux des huit épisodes de Devs, dont on découvrira la suite sur Canal+, on peut déjà se rendre compte de la cohérence thématique et stylistique des trois œuvres filmées par l’ancienne plume de Danny Boyle. Ce qu’il cherchait déjà en écrivant les films des autres, 28 jours plus tard, Sunshine, ou encore le très beau Never let me go de Mark Romanek, à savoir une poétique et une métaphysique de la technologie, l’Anglais bientôt quinqua le précise et l’approfondit dans son propre langage visuel.

Devs, c’est l’histoire de Lily (Sonoya Mizuno), une informaticienne enquêtant sur la disparition de son fiancé Sergei (Karl Glusman), qui venait d’être recruté par Amaya, une mystérieuse division de recherches quantiques ouverte par le maître des lieux, Forest. Après Ex-Machina et Annihilation, ce troisième volet de ce qui ressemble à un triptyque confirme et signe les motifs de prédilection de Garland. Planté au milieu d’une enclave boisée sur la côte pacifique, où se fondent les blocs transparents d’un campus high tech, le décor de Devs met à nouveau en scène le face à face du bâti et de la nature, séparés par les membranes de verre de l’architecture minimaliste. La photo ouatée de Rob Hardy, la beauté épurée des cadres, les nappes composées par Geoff Barrow et Ben Salisbury… Tout concourt à mettre en images et en sensations une certaine idée de la techno soft, à laquelle nous ont familiarisé les contours bénins des joujoux Apple. Mais attention, danger.

Chez Alex Garland,
la perfection visuelle est un leurre

Chez Alex Garland, la perfection visuelle est un leurre, un appât à la séduction trompeuse. Le bunker d’Amaya, que l’on découvre à travers le regard de Sergei, est un rêve de design construit sur du vide. Alex Garland a le génie de concevoir des lieux à la fois désirables et désincarnés, fascinants et terrifiants, qui jettent un trouble sur la nature-même de la technologie. Incarnée physiquement par Forest (génial Nick Offerman), ogre mélancolique aux convictions déterministes, l’ambivalence de la soft power revendiquée par les gourous de l’informatique devient la matière de la série. Comme dans ce plan où Forest, tel un arbre parmi les séquoias d’une forêt qui pourrait être celle de Vertigo, vient par hasard se placer sous un néon qui lui fait une auréole, à la fois suprême et menaçant. Les miracles de la technologie, faut-il les craindre ou les idolâtrer ?

L’émoi provoqué par la beauté planante et flippante de Devs, dans cette Californie étrange où le rêve hippie a fini par engendrer la Silicon Valley, n’est pas uniquement esthétique. Elle nous donne à voir et donc à penser la capacité des données numériques – le code, ce langage d’initiés qui régit toute notre vie – à donner corps à l’immatériel. Souvenirs, pensées, sentiments… et pourquoi pas dieu tant qu’on y est ? Comme chez Lindelof ou Nolan, l’obsession pour la physique quantique a pour finalité de retrouver les émotions perdues à travers le temps et le deuil (Forest ne se remet pas de la mort de sa fille, dont la reproduction monumentale règne sur le campus), et de percer à jour le sens de nos vies.

Le programme est ambitieux. Dommage que le scénario nous fasse une fausse promesse. Partis pour accompagner Sergei dans son immersion dans les secrets d’Amaya, dont les découvertes révolutionnaires allaient bousculer tous ses principes éthiques, on change rapidement de point de vue pour suivre Lily dans une intrigue d’espionnage nettement moins excitante. Alex Garland a-t-il dû se conformer à certains codes imposés par les décideurs d’Hulu ? On espère en tout cas que le caractère légèrement déceptif des deux premiers épisodes, qui éventent tout de suite le grand « quoi ? » de la série, n’est qu’une manœuvre pour mieux nous surprendre ensuite. Dans tous les cas, on sera là pour le voir.

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