Tu mérites un amour – Kechiche version féministe ?

Présenté cette année à Cannes lors de la Semaine de la critique,
ce film signe les débuts de Hafsia Herzi en tant que réalisatrice.
Et si la muse de Kechiche flirte avec les codes du cinéaste,
c’est pour mieux les féminiser.
Décryptage.

Par Garance Lunven

Temps de lecture 4 min.

Tu mérites un amour

Bande Annonce

Avec pas moins de 178 plans serrés sur des fesses de femmes, le deuxième chapitre de Mektoub My Love : Intermezzo a choqué les salles lors du dernier Festival de Cannes. Alors qu’une des actrices fétiches de Abdellatif Kechiche y présentait en parallèle son premier long-métrage Tu mérites un amour. Révélée dans le succès du réalisateurpolémique La Graine et le mulet , Hafsia Herzi débute sa carrière en tant que réalisatrice et prouve qu’elle est aussi à l’aise derrière que devant la caméra.

Amours 2.0
Sensible et touchant, le film explore les amoures contemporaines à travers un personnage féminin dont elle joue le rôle, Lila. Après une rupture difficile avec son copain infidèle, interprété par Jérémie Laheurte (La Vie d’Adèle, Private War…), Lila cherche du réconfort dans les bras d’autres hommes. Applications de rencontres, disquettes et plans d’un soir, elle voit défiler sous ses yeux des profils frôlant les clichés, de l’italien suave à la sérénade facile jusqu’au pauvre type macho en claquettes/chaussettes. S’enchaînent alors les scènes érotiques dans la cage d’ascenseur de son immeuble, sur le capot d’une voiture. Et même un plan à trois avec un couple de touristes libertins. Hafsia Herzi montre une fois de plus qu’elle a le cinéma dans la chair, que ce soit dans La Graine et le Mulet ou bien le film sensuel de Bertrand Bonnello L’Apollonide, souvenirs de la maison close . A mi-chemin entre Gaspar Noé et son mentor, la jeune femme a un faible pour les baisers goulus et les bruits de succion. Et elle démontre par la même occasion qu’elle peut faire aussi bien que Kechiche avec un budget mini et seulement quinze jours de tournage.

Même si toute la grammaire kéchichienne est exploitée,
Hafsia y ajoute sa propre touche

Couscous party
Pour autant, elle n’oublie pas de réutiliser les codes qui ont fait de lui un maître en la matière. Couscous gargantuesques, danses du ventre lascives, matraquage de gros plans et scènes de boîtes de nuit sont au rendez-vous.  Mais ces séquences qui s’étendent de façon interminable dans Mektoub My Love ou La Graine et le Mulet se retrouvent compressées dans Tu mérites un amour.  Et deviennent plus tolérables. Même si toute la grammaire kéchichienne est exploitée, Hafsia y ajoute sa propre touche. Une sensibilité et une spontanéité qui font vibrer les salles. L’actrice possède un pouvoir d’identification tel que quand Hafsia pleure, on pleure et quand Hafsia rit, on rit aussi. Consciente des faiblesses d’un film à petit budget, la réalisatrice a d’ailleurs compensé avec une bonne dose d’humour, notamment à travers le personnage de son meilleur ami gay (loin des caricatures de comédies romantiques), joué par Djanis Bouzyani. Mais aussi pour prendre ses distances avec celui qui l’a introduite dans le monde du cinéma… voire pour s’en moquer ?

Male gaze
Car si le cinéaste franco-tunisien est devenu la cible préférée des féministes, qui lui vouent un mépris sans faille depuis La Vie d’Adèle, Hafsia Herzi a peut-être trouvé la recette magique pour que le style Kechiche passe mieux. Alors que nombre des actrices qu’il a dirigé se sont plaintes de leurs expériences de tournages, dont Léa Seydoux et Ophélie Bau. En cause, un rapport trop frontal voire lubrique à la sexualité. Cette obsession pour l’érotisme aura valu à Mektoub My Love un surnom virulent, « Male Gaze : le film ».  Concept désignant la dominance du regard masculin dans la pop culture, le male gaze se traduit par des longues scènes non justifiées par l’intrigue dans lesquelles la caméra détaille les parties du corps féminin. En quelques mots, c’est le trip masturbatoire des réalisateurs hétérosexuels. Dans Tu mérites un amour, pas question de forcer la nudité par voyeurisme. Ni d’orienter le regard du spectateur sur les formes féminines seulement. Au contraire, Hafsia Herzi semble pointer du doigt avec ironie les vices d’une nouvelle génération masculine.

Le portrait d’une génération
La réalisatrice dissèque le mode opératoire consumériste à l’ère Tinder avec un regard quasi zoo-sociologique. Les jeunes hommes d’aujourd’hui séduisent à coup d’accroches préfabriquées, trompent, et swipent à nouveau sur les applications de dating. Une valse à trois temps qui risque fort de rameuter tous les partisans du #notallmen tant le parti pris de Hafsia Herzi est corrosif et encourage les jeunes femmes à prendre leur destin en main. C’est une belle leçon d’empowerment féministe que donne la réalisatrice, à travers la figure avant-gardiste de Frida Kahlo et son poème « tu mérites un amour », dont le titre du film est inspiré. Un mode de vie qu’elle met en pratique, puisqu’elle a dirigé son film d’un bout à l’autre, en multipliant les casquettes de réalisatrice, actrice, scénariste et direction d’acteurs.

Ce que Kechiche dépeint donc comme un fantasme vicié de vacances d’ados à la plage, la réalisatrice le transforme en quête poétique et moderne de l’amour. Quand il  filme des scènes de vingt minutes de coucheries orgiaques, elle montre les relations charnelles d’une jeune fille à la découverte de ses désirs. Avec son œil neuf et féminin, Hafsia Herzi est donc un peu le piment qui nous manquait dans le couscous que Kechiche s’obstine à nous servir.

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