Une Fille Facile – Emma, Nana, Zahia…

Le film de Rebecca Zlotowski, conte moral sur les amours tarifés
chics et raffinés, réhabilite et starifie Zahia Dehar. Mais qu’est-ce qui plaît tant
au cinéma chez les escortes et autres courtisanes ? Décryptage.

 Par Garance Lunven

Temps de lecture 4 min.

Une Fille Facile

Bande Annonce

La putain fait fantasmer les réalisateurs, comme les réalisatrices, qui les subliment à grands renforts de strass, paillettes et gros billets. Marilyn chantait : « Diamonds are a girl’s best friend »… Refrain qui pourrait tout aussi bien être celui de Zahia Dehar, qui s’est tracée seule un destin de prostituée de luxe. Ou plutôt de courtisane, comme elle aime le rappeler sur les plateaux de télévision. Et quand la réalité rejoint la fiction, il en résulte le film de Rebecca Zlotowski, Une fille facile. Zahia y joue avec brio une jeune femme croqueuse de diamants, et les journalistes qui se pressaient pour la rencontrer à Cannes lui prédisent déjà une belle carrière d’actrice. Coup de génie ou coup de pub que d’incarner son propre rôle à l’écran ?

Contes de fesses
Un parfum de succès entoure Une fille facile. Primé à la Quinzaine des Réalisateurs, encensé par la majorité de la critique qui y a vu à raison un conte moral jamais donneur de leçon, aussi esthétique que bien écrit. Le film témoigne de l’évolution des mœurs par rapport à la prostitution. Même si le sujet reste tabou dans la vie, le cinéma prouve plus que jamais son amour des créatures de la nuit et les rend acceptables aux yeux du public. A condition de rester politiquement correct… Dans les années 90, de Pretty woman, version hollywoodienne et fantasmée, à Showgirls, le fossé était considérable. Le premier dépeint un conte de fées sans mac, violence ou humiliation. Mais plutôt à base de séances de shopping (l’apanage de toute comédie romantique agaçante), de palmiers et de l’élégant Richard Gere. Autant dire que le film a été mieux reçu que le long-métrage de Verhoeven, plus trash et explicite, qui fut un échec commercial.

À quel moment devient-on prostituée?

Tout le monde a un prix
Cette histoire de strip-teaseuse qui tente sa chance à Las Vegas, sorte de Sodome moderne, s’est vue reprochée de verser dans la vulgarité pour faire polémique. Et alors même qu’il a été fustigé comme un film misogyne, certains érigent aujourd’hui Showgirls en manifeste féministe. Il est vrai que Nomi Malone est une héroïne forte, qui n’hésite pas à jouer de sa lame comme de ses charmes. Elle s’inscrit dans la longue lignée de ces personnages de films rape and revenge, comme Thana dans l’Ange de la Vengeance, Lisbeth Salander dans Millenium ou Michèle Leblanc dans Elles, du même Verhoeven. Mais aussi dans celle des héroïnes qui tapinent. Showgirls, et c’est précisément ce qui choque, pose une question polémique : à quel moment devient-on prostituée ?

Bovary vs Nana
Call-girl, escort, sugar baby, et maintenant travailleur·se du sexe, les termes sont nombreux et les limites assez floues. Même Internet peinerait à nommer le rôle de Marina Vacht dans Jeune & Jolie de François Ozon en 2013. Le film fait une lecture bourgeoise et moderne de la prostitution à l’heure du phénomène sugar daddy. Et a dérangé à plus d’un titre en faisant le portrait d’une adolescente qui vend délibérément ses services sexuels, le tout de façon très aseptisée et sans débordements. Elle ressemble en cela à Séverine (Catherine Deneuve) qui se muait en pute mondaine dans Belle de Jour (Buñuel, 1967). Ce sont des héroïnes que l’ennui pousse à la prostitution, des filles mutantes d’Emma Bovary. Très éloignées des enjeux économiques auxquels sont confrontés les héroïnes de Pretty Woman ou Showgirls, davantage comparables à la Nana de Zola à laquelle Jean-Luc Godard avait rendu hommage dans Vivre sa vie en 1962. Alors que la même année sortait en France Diamant sur Canapé, qui faisait d’Audrey Hepburn l’héroïne américaine de Zola.

Vierge ou putain
Chacun de ces films, comme une vieille rengaine démodée, fait planer le spectre de la moralité sur ces femmes. Volontaire, la prostitution engage souvent une réflexion sur l’avènement d’une société qui monnaye les relations – Hors de prix de Pierre Salvadori avec Audrey Tautou, 2006). Subie, elle interroge des questions plus sociales – Much Loved de Nabil Ayouch avec Lubna Adidar, 2015, qui décalait un peu le propos trop occidentalo-occidental. Steven Soderbergh évite cet écueil dans la série Girlfriend Experience, adaptée de son film éponyme (2009). Le réalisateur suspend tout jugement moral sur son héroïne qui intègre une agence de call-girls. Passer de la porn-star Sacha Gray dans le film à l’héritière pop Riley Keough dans la première saison de la série est en soi une manière de brouiller tout regard social sur le récit. Pas question de faire d’elle une victime poussée à la dépravation, ni une séductrice vicieuse. Le spectateur cherche pourtant dans ces fictions, par réflexe judéo-chrétien, une faille psychologique, une souffrance qui remonterait à l’enfance, un complexe d’œdipe pas accompli… Tout ce qui pourrait victimiser l’héroïne et lui permettre de revenir sur le sacro-saint chemin. Moins clinique, mais tout aussi esthétique, Une Fille facile ne fait de Zahia Dehar ni la maman, ni la putain, rendant l’alternative obsolète. Tours de passe passe de réalisateur·trice·s qui partagent la volonté de déconstruire ce stéréotype, avec des hauts et des bas. Mais surtout débat.

 

 

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